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Hoffmann, un imaginaire sans limites

Ce qui déroute et fascine à la fois dans les contes Hoffmanniens – si l’on peut les appeler contes – c’est la propension de leur auteur à outrepasser tout ce que l’imagination peut concevoir. Les écrivains qui parviennent à transbahuter leur lecteur dans des aventures irréelles abondent mais peu d’entre eux rivalisent avec la verve imaginative du romantique allemand. A elle seule, l’œuvre de E.T.A. Hoffmann suffit à définir le mot fiction. Quand Hoffmann invente, il ne sublime pas le réel ; il l’annihile complètement pour redéfinir les codes du fantastique et du merveilleux.

Karl Friedrich Schinkel, Porche en rochers

La plupart de ses récits sont bien connus du grand public, comme Casse-noisette, dont Tchaïkovsky tira son fameux opéra. Ses œuvres notoires ne sont pourtant pas les plus surprenantes. Au lecteur audacieux de subir l’enchantement soutenu de curiosités littéraires telles que Maître Puce, où des personnages résolument excentriques côtoient des êtres encore plus étranges :

«  Cette créature avait donc à peine un empan de long ; dans sa tête d’oiseau étaient nichés deux yeux ronds et brillants, et, hors de son bec de moineau, saillait quelque chose de long et d’effilé qui ressemblait à une mince rapière ; immédiatement au-dessus de ce bec, deux cornes pointaient sur le front. Le cou commençait juste au-dessous de la tête, tout comme chez les oiseaux, mais il allait en s’élargissant si bien qu’il se confondait insensiblement avec le corps dont les contours indéfinis rappelaient un peu ceux d’une noisette, et qui, tel celui de l’armadille, paraissait recouvert d’écailles brun foncé. Mais le plus curieux, le plus étrange, était peut-être la forme des bras et des jambes. Les premières avaient deux articulations et prenaient naissance dans les deux mandibules de cette créature, tout près du bec. Juste en dessous de ces bras, il y avait deux pattes très fines, puis, plus loin, deux autres, toutes munies d’une double articulation comme les bras. Mais c’était à l’activité de ces deux dernières pattes que la créature semblait s’en remettre entièrement, car, outre qu’elles étaient sensiblement plus longues et plus fortes que les autres, elles portaient de très belles bottes dorées, ornées d’éperons et de diamant. » (Maître Puce, Editions Phébus Libretto, p.78)

casse-noisettes

Comment reconnaître, derrière ce portrait monstrueux et comique, une puce grossie à taille d’homme et vêtue comme un élégant cavalier ? Maîtrehoffmann-autoportrait Puce est une histoire extravagante et décalée, mais elle est aussi dotée d’une incroyable force créative, que George Sand résuma avec justesse :

«  Maître Puce est une des plus bizarres créations d’Hoffmann… Telle est la puissance fascinatrice de son génie qu’on aime à voyager dans l’inconnu sur les ailes de sa fantaisie… »

Les élucubrations narratives d’Hoffmann sont bel et bien un manifeste de l’originalité. Le ridicule hyperbolique de certaines situations dénonce l’absurdité d’un intellectualisme forcené qui ne laisse plus place au rêve. Dans Le petit Zachée, l’écrivain s’attaqua d’ailleurs aux Lumières en élaborant une parodie corrosive des philosophes « éclairés ».

Le fantastique d’Hoffmann doit beaucoup à la structure en crescendo de ses contes et variations romanesques, heureux héritage de ses talents de compositeur. Quand le lecteur traverse l’un de ces épisodes oniriques dont le fabulateur a le secret, tandis qu’il croit avoir atteint les sommets de la créativité de l’auteur, il se retrouve confronté à une nouvelle étrangeté qui affadit la précédente.

« Il aurait encore beaucoup à te raconter sur les faits et gestes remarquables du sieur Cinabre, et il y aurait, ô lecteur, pris un vif plaisir tant le mouvement spontané qui l’a porté à écrire cette histoire était irrésistible et sincère. Cependant, en jetant rétrospectivement un coup d’œil sur les événements relatés dans les neufs précédents chapitres et en y trouvant déjà tant de choses bizarres et prodigieuses ou que la froide raison ne saurait admettre, il voit bien qu’il courrait grand risque, s’il en multipliait encore le nombre et abusait de ton indulgence, cher lecteur, de gâcher les bons rapports qu’il entretient avec toi ! » (Le petit Zachée, Editions Phébus Libretto, P.149)

Qui pourrait reprocher à l’auteur une telle fantaisie ? Car rien n’est plus agréable que de se laisser porter de découvertes en merveilles, pour qui apprécie un imaginaire  débordant.

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Le chant de Werther

Beaucoup d’adaptations peuvent – à la rigueur – se targuer d’avoir donné un nouveau souffle à un roman. Bien peu peuvent se vanter d’avoir sublimé l’original. Werther, opéra en quatre actes composé par Jules Massenet fait incontestablement partie des heureuses variations infligées aux œuvres romanesques.

Un roman passé au diapason

Il fallait oser s’attaquer aux souffrances du jeune Werther, exhumer de sa crypte l’incarnation même du désespoir amoureux. Retoucher Goethe, c’est un peu faire basculer l’idole,  assaillir un écrit transgénérationnel dont l’universelle portée résonna si fort qu’elle conduisit des répliques du héros (bien réelles) à imiter sa destinée tragique.
L’opéra de Massenet exalte l’intensité du récit dont il s’inspire au moyen de trois modes d’expression : scénique, vocal et musical. Loin de se cannibaliser, ils tendent vers une harmonie sans faille.

decors Werther Opéra

En dépit d’un parti-pris de fidélité au roman, il faut pourtant faire l’effort d’enfouir aux tréfonds de sa mémoire la faconde mélodieuse de Goethe. Volontairement épuré jusqu’au candide, le texte ne séduira pas l’oreille du poète. Car les mots sont ici un matériau, sur lequel vient se greffer le sentiment dans sa forme la plus primitive. Comme dans le roman, il n’y a pas de place pour les demi-teintes. Mélancolie, douleur, agonie s’échappent des lèvres de Werther tandis qu’il boit au calice de sa souffrance.
Seule exception au remaniement textuel, Massenet a conservé intacts les quelques vers issus des poèmes d’Ossian (ceux qui arrachèrent des larmes à l’impassible Charlotte) :

Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ?
Demain dans le vallon viendra le voyageur
Se souvenant de ma gloire première…
Et ses yeux vainement chercheront ma splendeur
Ils ne trouveront plus que deuil et misère !
Hélas !
Pourquoi me réveiller ô souffle du printemps ?

Werther Opéra Bastille

Le chant dépouille le sens du texte, mais il le dénude en lui apportant une nouvelle coloration, plus limpide. Presque absente des Souffrances, l’allégresse est personnifiée par Sophie, la sœur cadette de Charlotte à peine mentionnée dans la version littéraire. Son soprano rempli d’insouciance glisse sur le rideau orageux de la scène, comme une touche de lumière furtive déchirant le nuage sombre qui plane au-dessus de Werther.

L’ange du devoir

Dans la version romanesque, la forme épistolaire ne donne au lecteur qu’un seul point de vue : celui de Werther. A travers ses lettres enflammées ou désespérées, Charlotte s’efface. Quand elle n’est pas représentée comme impitoyable ou cruelle, elle n’est qu’objet de passion et non être doué de raison.

charlotte-werther

charlotte Opéra Werther

Plus qu’un rôle, Massenet offre une voix à Charlotte. Et quelle voix, puisqu’il fait d’elle un mezzo-soprano ! L’importance de sa présence scénique, presque égale à celle de son pendant masculin permet au spectateur de la découvrir sous un nouveau jour : celui d’une femme écartelée entre son devoir et son amour. Charlotte y apparaît aussi intransigeante envers elle-même qu’envers son amant ;  par la domination de ses élans et la résistance qu’elle leur impose, elle devient tout aussi attendrissante.

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Werther à l’opéra Bastille
Mise en scène : Benoît Jacquot
Ténor : Jonas Kaufmann – Werther
Mezzo-soprano : Sophie Kock – Charlotte

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