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Rêver l’auteur

Les derniers jours de Stefan ZweigAlors que j’achève Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, je m’interroge sur la légitimité du livre que j’ai entre les mains. L’intention de Seksik ? Reconstituer l’état d’esprit fragmenté de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, avant qu’il ne mette fin à ses jours, accompagné dans son projet morbide par sa femme Lotte. L’action débute à Petrópolis, au Brésil, dernier lieu d’exil choisi par le couple, en fuite depuis la montée du nazisme en Europe. L’écrivain pense pouvoir échapper aux atrocités commises envers son peuple, tournant les pages de l’indicible et le dos aux siens, cherchant dans la nostalgie un refuge au présent. Mais l’oubli est une illusion. En dépit des kilomètres qui le séparent d’une guerre absurde et barbare, Zweig l’humaniste sera une énième victime de la guerre, dont l’atrocité le conduira au suicide, son ultime fuite.

L’œuvre de Seksik, classée dans le genre des biofictions, laisse peu de place à l’invention. Fidèle reconstruction des derniers moments de l’écrivain autrichien, son récit est fondé sur de nombreuses références biographiques et bibliographiques. Ce qui fait défaut à Seksik provient de la rigueur scientifique qu’il déploie pour recréer les derniers instants de vie de Stefan Zweig. Cette démarche de documentaliste, sans conférer au roman le vérisme à laquelle elle aspire, édulcolore l’intrigue jusqu’à l’affadissement. Seksik s’immisce dans les pensées de celui qu’il raconte, cherchant à incarner Zweig au lieu de l’interpréter. Désireux de l’approcher, il s’en éloigne davantage, n’offrant qu’un fac-similé encyclopédique, voilé par le discours d’un narrateur omniscient mais désengagé.

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Il aurait peut-être été préférable d’approcher l’écrivain par une fiction totalement assumée et non un récit vrai. Car paradoxalement, l’invention permet, sinon de dire la vérité, de dire le juste. En avouant derechef l’impossibilité d’une reconstitution auctoriale, puisque l’écrivain n’est plus là pour valider la conformité les dires de son biographe, la biofiction assume pleinement la part de fantasme projetée sur le réel.

Des auteurs comme Pierre Michon, Marcel Schwob et Antonio Tabucchi, ont habilement tourné en dérision le travail biographique. Dans Rêves de rêves, Tabucchi invente les rêves d’artistes qui suscitent son admiration. Ces parcours oniriques, très réussis, oscillent entre la référence historique et l’imaginaire. Tabucchi nous livre des portraits d’artistes transfigurés par le filtre de sa propre perception. Ce sont Debussy, Garcia Lorca, Caravage, Goya ou Ovide non pas tels qu’ils sont mais tels qu’il les admire. Quant à Marcel Schwob et Pierre Michon, ils explorèrent le genre de la fiction d’auteur avec davantage d’ironie puisque leurs micro-récits – à peine plus longs que des notices de dictionnaire – retracent le vécu de personnages historiques… inventés.

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Souvent inaccessibles de leur vivant, les artistes emportent dans leur tombe le secret de leurs œuvres, entretenant ainsi la fascination de leurs admirateurs. Les biographies, référentielles ou fictives, poursuivent le même objectif : expliciter la création par le créateur. En cherchant à percer à tout prix le mystère Zweig et les incertitudes qui planent autour de son décès, Seksik s’est sans doute éloigné de son but véritable : rêver l’auteur.

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