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Le lecteur idéal

Emil Nolde Printemps dans la chambre1904Le goût du lecteur : voilà l’implacable verdict qui conditionne le succès d’un écrivain. Le lecteur, loin d’être un simple « récepteur » se pose comme juge et critique du livre qu’il a entre les mains, tenant l’auteur à sa merci. Pire, il réinterprète l’œuvre en fonction de son vécu, de son environnement culturel ou de ses lectures précédentes, déformant ainsi son sens premier, au mieux pour l’enrichir à la façon d’un Pierre Ménard, au pire pour l’en vider de toute substance.

Dans ces conditions, on comprend que l’expérience de lecture puisse être source de frustrations pour les écrivains. Certains ne cachent pas leur animosité envers les lecteurs médiocres, incapables de comprendre leur production. DansCity of Glass, premier volet de sa trilogie new-yorkaise, Paul Auster imagine une confrontation entre Quinn – son pendant romanesque – et une de ses lectrices :

« Il se passa ensuite quelque chose d’étrange. Quinn déplaça son attention vers la jeune femme assise à sa droite [...]. Elle lisait pourtant un livre, une édition de poche à la couverture agressivement vulgaire, et Quinn se pencha imperceptiblement à droite pour en apercevoir le titre. Contre toute attente, c’était un livre qu’il avait écrit lui-même, Passe suicidaire, de William Wilson, le premier des romans avec Max Work. Quinn s’était souvent représenté cette situation : le plaisir soudain, inattendu, de tomber sur l’un de ses lecteurs. Il avait même imaginé la conversation qui s’ensuivrait : lui, délicieusement embarrassé pendant que l’étranger faisait l’éloge du livre, puis, avec beaucoup de résistance et de modestie, acceptant (« puisque vous y tenez ») d’inscrire une dédicace sur la page de titre. Mais maintenant que la scène avait lieu, il se sentait très déçu, voire irrité. La jeune fille assise à côté de lui ne lui plaisait pas, et il était offensé de la voir parcourir avec désinvolture ces pages qui lui avaient demandé tant d’efforts. Il se retint pour ne pas lui arracher le livre des mains et s’enfuir dans la gare avec. »

René Magritte

Reste aux écrivains la possibilité de façonner leur lecteur idéal, celui qui saura les interpréter au plus juste, comprendre la portée de leurs mots, déceler leur intuition entre les lignes.

Ces bons lecteurs que Borges décrivait comme « des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs » ne sont accessibles que par la fiction. Le lecteur idéal peut être Marcel, le bibliovore de la Recherche du Temps perdu ou le héros anonyme de Si par une nuit d’hiver un voyageur… A moins qu’il n’envoie des lettres à John Barth pour lui dicter la trame de son récit.

Mais si les écrivains jouent à métamorphoser en personnage celui qui lit les lignes qu’ils ont tracées, ils n’en sont pas moins des images fallacieuses esquissées par l’esprit de leur lecteur. C’est sur ce mode idéalisé que le dialogue silencieux entre l’auteur et son public peut exister et mimer une rencontre unique, qui n’a lieu qu’à travers l’espace du livre.

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Dans l’ombre de leur plume

Tant d’écrits, tant d’écrivains ont traversé les siècles. Pourtant, combien de noms subsistent dans nos mémoires ? Chaque époque a engendré des artistes animés du même désir de réussite et de gloire posthume, cherchant à déjouer la fatalité du temps, rêvant comme Prométhée d’accéder au statut d’immortel. Dans la nébuleuse des talents, seules quelques escarbilles incandescentes irradièrent jusqu’à éblouir les foules.
Ce billet est un hommage aux autres. Ceux qui, restés dans l’ombre, menèrent les mêmes combats que leurs illustres congénères pour conquérir un soupçon de reconnaissance et vivre de leur passion. Qui sait si leurs œuvres, englouties dans les limbes de l’oubli, s’en trouveront exhumées.

Eady Regeneration

Jules Claretie, la Lison avant Zola

Treize ans avant La Bête Humaine, l’écrivain Jules Claretie publie Le Train 17, poignant récit d’un cheminot en proie avec les dangers de son métier, ses ambitions, et l’échec de son mariage. A contre-courant de l’anathème des milieux littéraires, qui condamne l’éclosion des chemins de fer en tant qu’étendard d’une modernité inquiétante, Jules Claretie porte son choix sur l’épineux sujet de la vie ferroviaire. L’écrivain poussera sa quête naturaliste  jusqu’à suivre les « gueules noires » dans leur quotidien, pratique reprise par Zola des années plus tard pour documenter sa bête humaine. Le héros de Train 17 n’est d’ailleurs pas sans rappeler Jacques Lantier. Tout comme son jumeau de papier, Martial Hébert voue un amour inconsidéré à sa locomotive, « La ville de Calais ». Et ce sont deux étaux identiques qui se referment sur Martial et Jacques, lorsque la déception amoureuse et la trahison les entraînent chacun dans l’abîme. Trop de coïncidences, on le voit, jonchent les deux textes pour que Zola ait ignoré l’œuvre de son prédécesseur. Un peu injustement éclipsé par le succès phénoménal de La Bête Humaine, Claretie n’est que celui qui a frayé le chemin, a pris le risque de déplaire, et n’a pas pu convaincre – malheureusement – à temps.

Quand Hermann Hesse revisite Novalis

Novalis, philosophe allemand du XVIIIème siècle est surtout réputé pour son Encyclopédie et ses théories teintées d’empirisme. Il est pourtant l’auteur de poèmes en prose, Les disciples à Saïs, qui s’inscrivent dans les plus purs fleurons du romantisme, et sont aujourd’hui presque méconnus. Grand lecteur et admirateur de Novalis, Hermann Hesse reprendra le thème de ses poèmes, plus d’un siècle après leur parution, dans sa nouvelle « L’homme qui voulait changer le monde ».  Ce récit bref est l’histoire d’un individu qui s’exile pour tarir sa fièvre famélique du monde à travers une quête spirituelle. Après avoir quitté les siens, il découvrira que ce qu’il recherche est ce qu’il possède déjà. Dans Les disciples à Saïs, c’est à travers l’utopie de la déesse voilée, allégorie des mirages qui ne peuvent être atteints, qu’Hyacinthe se heurte au même constat.

Doit-on crier au plagiat, réfuter l’originalité d’une œuvre dès lors qu’on en découvre la généalogie ? L’exemple de ces écrivains démontre que l’ambition de l’écriture n’est pas de reproduire, mais de transcender, de dépasser l’original (supplanter une figure patriarcale ?). Plus radicalement, Julien Gracq s’oppose à l’idée même de création ex-nihilo dans son ouvrage critique En lisant, en écrivant : « On  écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit », affirme-t-il. Une façon de rappeler que l’éternel retour n’est pas qu’une question d’histoire.

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