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Humble parade au Palais

C’est bien souvent en ces fastes de Noël et du jour de l’an, lorsque les cœurs sont réjouis et les estomacs repus, que nos pensées s’éveillent à la philanthropie. Mais, la plupart du temps, force est de reconnaître que nos yeux se détournent de la main qui mendie, de l’unijambiste claudicant, de l’impotent ou de l’ivrogne qui arpentent comme des mânes les corridors du métro ou hantent les trottoirs de la cité des lumières. Car la misère, dans ce qu’elle a de plus extrême, de plus insoutenable, est bien trop répulsive pour être regardée en face. Le malaise qu’engendre la souffrance devient si intense qu’il finit invariablement par se consumer dans le déni ; puis vient l’habitude, enfin l’indifférence. Il aura fallu qu’un artiste rende hommage aux déshérités, non pas pour apitoyer, ni pour culpabiliser, mais pour en faire des sujets d’expression. Il parviendra même à insuffler à la disgrâce une beauté pure, séraphine. Cet artiste, méconnu, s’appelleFernand Pelez. Il vous présente, au petit Palais, sa «Parade des humbles ».

les pauvres de Pelez

Ce n’est probablement pas une coïncidence si la parade débute par une représentation du Christ, symbole mélancolique du calvaire. Ce que Pelez donne à voir ce sont des « martyres modernes », ces « misérables », orphelins et sans abris. A cette époque, le naturalisme vient d’éclore et la pauvreté est à la mode ; elle connaît un succès fulgurant. La littérature, d’Hugo à Zola s’en gorgera. Mais les mots se font prudes et quelle que soit leur justesse, oblitèrent ce que l’image exhibe avec force, âpreté, réalisme : c’est la misère vraie. Cette misère que sécrète la ville et dont la sanie ne se tarira pas. Plus possible d’échapper à ce qui nous meurtrit le plus : leur regard. Les yeux de ceux qui souffrent ont cette lueur de tristesse, parfois de dureté, mais toujours cette étincelle de dignité, leur dernier trésor.

Pelez, parade humbles

Pelez est le seul de sa génération à peindre les bas-fonds dans leur atroce réalité. Il ira jusqu’à figurer la mort, ce voile noir qui plane comme un échafaud au-dessus des têtes d’anges ; une menace qui manque chaque jour de ravir leur dernier souffle. Il y a peu, si peu de différences entre cette blanchisseuse endormie, couchée à même le sol, et cette jeune femme retrouvée morte sur un parvis, dont seule la coloration violacée de la bouche et des doigts trahit le sommeil éternel.

blanchisseuse endormie Pelez

asphyxiee


Les vaches maigres de Montmartre

Artiste enragé, Pelez participera à plusieurs reprises à la Valchacade, petit cortège dédié aux peintres démunis de Montmartre. Il est à l’origine du char principal du défilé, faisant référence à l’épisode biblique du veau d’or. L’espace de quelques heures, le temps se fige pour les laissés-pour-compte dont la précarité s’évapore dans le roulement de tambour, la cacophonie des rires et des musiques. Plus que jamais, la rue – cet asile – leur appartient.

Pelez grimaces et misère


Le ballet, cache-misère des petits rats

Tandis que les impressionnistes s’emparent de l’Opéra et ses ballerines, Fernand Pelez saisit son pinceau pour gratter l’écorce dorée du spectacle. Derrière les brocarts scintillants, dans les coulisses, nous sommes aux antipodes de la magie. Les petits rats, payés trois sous pour une représentation, troquent leurs oripeaux pour des tutus et des chaussons de satin. À l’abri des projecteurs, l’innocence se pare d’un masque sombre et les jeunes danseuses arborent un air bien pensif. Ni jeux, ni insouciance pour ces fillettes hâves et cernées, pour qui la danse devient un joug. Pourtant, baignées dans ce monochrome édulcoré de rose, qui les révèle en les dérobant, elles n’ont rien à envier aux ballerines de Degas.

Danseuses Pelez

Danseuses tristes Pelez

Il fait froid en cette fin décembre et les indigents de Paris me semblèrent plus nombreux, au sortir du petit Palais.
Sans doute les voyais-je pour la première fois…

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La parade des humbles
Petit Palais

Avenue Winston Churchill – 75008 Paris
Standard : 01 53 43 40 00
Jusqu’au 17 janvier

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Ville concrète, lignes secrètes

tribute Escher

Dans les tours de pierre et de béton, la sonnerie des premiers réveils retentit, troublant le sommeil paisible des heureux dormeurs. Les citadins s’éveillent, prêts à affronter une nouvelle journée de labeur. Puis, comme chaque matin : le même trajet. Un segment de rue, de chez soi jusqu’à la bouche de métro, retour à l’air libre puis un autre reliquat d’avenue jusqu’aux locaux de l’entreprise. Chacun s’accoutume à subir le joug monotone du trajet mécanique, peu propice à la sérendipité.

Même lors des excursions les plus hasardeuses, au cours de la sacro-sainte promenade dominicale par exemple, l’œil se cantonne au réel. On s’attarde sur une façade, on s’émerveille sur un monument, ou  parcourt dubitativement une de ces fèces canine à la consistance douteuse…

Finalement peu sont ceux qui savent discerner les mille chemins transparents qui s’élèvent au-dessus de Paris. Pour les percevoir, il faut en premier lieu suivre le conseil prodigué par Italo Calvino dans ses Villes Invisibles : renoncer à les chercher. Car l’invisible, cet entêté, n’est pas lisible sur une carte. A ceux qui désespèrent de trouver le sésame tant espéré il existe néanmoins quelques points de repères… A condition de marcher le visage strictement rivé au sol.

Le point zéro : aux prémices du voyage imaginaire

Discrètement incrustée dans les pavés du parvis de Notre-Dame, se trouve une plaque de bronze sertie d’une rose des vents, sur laquelle on peut lire cette singulière inscription : point zéro des routes de France.

Point Zéro des routes de France

De ce point magique s’élancent des trajectoires hypothétiques que l’esprit seul peut façonner à sa guise. Véritable invitation au voyage fictif, expatriés nostalgiques et déracinés spleenétiques y trouveront leur salut.

Le méridien de Paris, une incarnation du romantisme géodésique

A l’origine du méridien de Paris se trouve un projet un peu fou : la constitution d’un gigantesque axe reliant les pôles Nord et Sud, matérialisé par la construction de l’Observatoire de Paris au XVIIème siècle. Le monument, transpercé de part et d’autre par le méridien, fournit un point de repère aux géomètres. Evincé en 1884 par celui de Greenwich après un débat houleux opposant la France à l’Angleterre, le méridien de Paris ne tomba pas pour autant dans l’oubli.

Poinçons Arago

L’artiste Jan Dibbets, précurseur du Land Art, réalise en 1994 un magnifique hommage à la route invisible. A l’aide de 135 poinçons métalliques dispersés sur l’asphalte parisienne comme une coulée de bijoux cuivrés, il donne corps à l’imperceptible. Les médaillons de Dibbets portent d’ailleurs le nom d’Arago, clin d’œil aux travaux du célèbre mathématicien qui participa à l’élaboration du système métrique. Du Louvre au parc Montsouris, ils balisent d’une ligne indélébile le méridien qui intrigua tant Dan Brown et donna un but aux sempiternelles pérégrinations de Jacques Réda.

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La Fabrique des rêves : duplication et réinvention de soi chez Giorgio de Chirico

Avis aux parisiens, il ne vous reste qu’une dizaine de jours pour admirer – si vous ne l’avez déjà fait - la très belle exposition du musée d’Art Moderne consacrée à Giorgio de Chirico, poétiquement nommée « La Fabrique des rêves ». Ce billet ne suffirait pas à explorer en profondeur l’œuvre d’un artiste protéiforme, qui s’engagea tour à tour dans le courant surréaliste, la peinture métaphysique, le néo-classicisme… Aussi, je vous propose de m’attarder plus particulièrement sur deux techniques utilisées par Giorgio de Chirico, étroitement liées à des procédés littéraires : l’autoportrait et la mise en abyme. Peut-être n’est-il pas hasardeux d’édifier un tel parallèle tant les effets de la peinture empruntent parfois à ceux du roman… et vice versa.

Giorgio de Chirico, L'énigme d'un jour II, 1914

Autoportrait ou fiction de soi ?

Au cœur de l’exposition s’étend une surprenante galerie jonchée d’une vingtaine d’autoportraits de Giorgio de Chirico. Devant cette abondance, il serait légitime de croire à une fièvre narcissique, si l’on ne devinait pas qu’à travers ces déclinaisons de soi, se profile la quête identitaire du peintre, taraudé par la recherche d’un « moi » insaisissable. Néanmoins, en dépit de l’apparente fidélité des portraits à leur modèle, c’est un tout autre individu que nous livre la représentation artistique. De prime abord, pour le spectateur, l’amalgame entre l’artiste et son autoreprésentation s’affirme comme une évidence. Pourtant, quelques indices conduisent à interpréter ces autoportraits comme des tentatives de métamorphoses où De Chirico se réinvente à loisir, apparaissant sous les traits d’un gentilhomme du XVIIème siècle, d’un Torero, ou d’une statue de marbre.

autoportraits Giorgio de Chirico

Le tableau devient dès lors un espace indéfini et intemporel, un no man’s land qui autorise le franchissement de la démarcation communément admise entre le réel et l’imaginaire, entre le passé et le présent. D’autre part, l’interprétation réaliste des autoportraits est annulée par De Chirico lui-même, dont la conception artistique a toujours réfuté la copie du monde réel, laissant au contraire une large place au rêve, à la fantasmagorie, au symbolisme et au Mythe. En ce sens, l’autoreprésentation s’affirme plutôt comme une mise en fiction où l’invention absorbe l’individu réel et qui atteint son apogée dans le Portrait de l’artiste avec sa mère, réalisé en 1919. De Chirico s’y peint de profil, en arrière plan, dans l’ombre d’un personnage qu’il présente comme sa génitrice :

Portrait mère Chirico

En y regardant de plus près, les traits de cette mère fictive s’avèrent être si proches de ceux de son fils que l’identité de la figure maternelle vole en éclats. N’est-ce-pas plutôt De Chirico en personne, paré d’atours féminins, fardé et vêtu comme une Dame du Monde ? A mon humble avis, il ne faut pas réduire cette ambiguïté au simplisme d’une projection freudienne, mais l’envisager plutôt comme l’expression des liens fusionnels qui lient le peintre à sa mère, qu’il traite artistiquement sous l’angle de l’indivisible.

La mise en abyme

Arrivé à la dernière salle, le visiteur pourra être surpris d’achever son cheminement par ce qu’il pourrait confondre avec une « redite ». A la fin de sa vie, De Chirico s’est en effet évertué à repeindre ses anciennes toiles, autrement dit, il est devenu le copiste de ces propres œuvres. Pourtant, ces toiles inédites, apparemment similaires à leurs aînées, comportent de nombreuses nuances.  Par exemple, dans L’enfant prodigue de 1975, l’artiste reprend les personnages de la version réalisée en 1922, mais les contours y sont plus froidement appuyés et la toile originelle s’enrichit d’un décor aseptisé, réduit à un jeu de perspectives qui vise à renforcer la solitude du père et du fils, à présent noyés dans l’espace.

Le vertige s’accroît lorsque les anciens tableaux viennent hanter les nouveaux, tels des esprits capricieux et tenaces, se refusant à disparaître. Dans le Retour d’Ulysse (1968), le spectateur attentif reconnaîtra un fac-similé du tableau Place d’Italie, accroché au mur de la chambre du vainqueur grec.

Le retour d'Ulysse, Giorgo de Chirico

Le retour d'Ulysse, détails

Contrairement au roman, où la mise en abyme destitue parfois l’écrivain de son rôle, en laissant penser qu’un personnage fictif est le véritable auteur du récit (dans les Faux-monnayeurs, André Gide attribue l’origine du récit au personnage d’Edouard), la mise en abyme artistique assoit ici l’autorité du peintre : De Chirico est deux fois le créateur de son tableau.

Fugit irreparabile tempus

Dans l’œuvre de Giorgio de Chirico, mise en abyme et mise en fiction de soi sont deux procédés qui prennent sens dans une démarche expérimentale. Ils lui permettent de s’explorer en tant qu’homme et en tant qu’artiste en s’examinant sous toutes les coutures, en se reproduisant à l’infini pour s’inscrire dans une pérennité que l’écoulement du temps interdit.

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Giorgio De Chirico, La fabrique des rêves
Jusqu’au 24 mai 2009
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président Wilson
75116 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

Métro Alma-Marceau ou Iéna
RER C Pont de l’Alma
Bus 32, 42, 63, 72, 80, 92

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