Comment mettre le doigt sur une belle exposition

Les plus grandes découvertes sont parfois le fruit du hasard. Qui sait, sans le piquant de la providence, les antibiotiques n’auraient peut-être jamais été inventés, et l’Amérique serait encore une contrée inexplorée.

Mon épopée dominicale fût moins grandiose que ces grandes découvertes, mais elle illustre à sa manière ce raisonnement. Suivant les conseils de quelques influenceurs de mon entourage, je me rendais à la rétrospective du peintre japonais Hokusai au musée Guimet. Mais je fus victime du succès de l’exposition, qui était déjà complète. J’eus beau insister, protester… rien à faire, le musée implacable me ferma sa porte au nez.

Je m’apprêtais donc à rentrer chez moi le coeur lourd de déception lorsque j’aperçus dans le métro une affiche de l’exposition Peter Doig au musée d’Art Moderne, à deux pas du Guimet. L’affiche, pour le moins laconique, n’était composée que du nom du peintre, dont j’ignorais tout, et du détail d’une toile, représentant un homme barbu assis dans une longue barque orange. Poussée par la curiosité, je rebroussai chemin pour me rendre à cette mystérieuse exposition.

Au musée d’Art Moderne je découvre que ce Peter Doig est un peintre contemporain d’une quarantaine d’années et qu’il a passé son enfance entre l’Ecosse et Trinitad. En apparence communs, la plupart des sujets de composition représentent des paysages de cartes postales, parfois au bord du poncif dans leur représentation idyllique. Mais il serait erroné d’en déduire que ces peintures sont de simples mimésis du réel. L’artiste ne s’inspire de la réalité que pour mieux la déconstruire et la façonner d’imaginaire, jusqu’à rendre la description de ses toiles quasi impossible.

Peter Doig, Gasthof zur Muldentalsperre

« Un tableau n’est pas fixe, immobile comme une photographie… Peindre c’est s’avancer sur une surface, s’y perdre, se perdre soi-même, aller au-delà de soi, marcher sur une étendue et s’y laisser engloutir physiquement », déclare-t-il.

Cet engloutissement, Peter Doig le figure symboliquement à travers l’eau, omniprésente dans ses peintures. Elle revêt différentes formes :

Liquide avec les ondées féériques de Grande Rivière ou Milky Way.

Peter Doig Grand Riviere

Peter Doig Milky Way

Solide avec des paysages glacés, comme celui de Blotter où le peintre met en scène son propre frère, au milieu d’un lac gelé.

   Peter Doig Blotter

L’eau est un miroir qui confère une nouvelle dimension aux oeuvres, invitant le spectateur à deviner un monde caché dans son reflet, comme si la spécularité exprimait mieux la réalité que l’objet lui-même.

A l’image de son auteur, l’exposition - une cinquantaine de toiles sagement rangées par ordre chronologique – se voulait simple et intimiste, dénuée des poncifs théoriques et de son florilège d’artifices. Cette sobriété avait peut-être pour but de laisser une plus grande liberté d’interprétation aux visiteurs.

Ça tombe bien, j’aime la liberté, et me laisser voguer au gré des oeuvre sans élucubrations superflues pour superviser ma pensée. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai été conquise par les oeuvres de Peter Doig. Ses toiles ne s’interprètent pas : elles se ressentent, pour ne pas dire qu’elles se respirent, comme autant de chemins nous guidant vers notre propre perception du monde.

Peter Doig Expo

Quant au tableau représenté sur l’affiche de l’exposition Peter Doig, j’y ai décelé une possible référence à l’enfer virgilien. Cette longue barque orange n’est pas sans rappeler celle du nocher Charon, le passeur des âmes qui conduit les morts sur le Styx :

« Le Nautonier ravi pique ses yeux constants
Sur ce fatal rameau qu’il n’a vu de longtemps ;
Et sans plus résister, dans un calme silence,
Sa nacelle rouillée à la rive il avance. »
(Enéide, chant VI, traduction Marie de Jars)

De même, l’homme solitaire face à sa déréliction et l’îlot esquissé en arrière plan correspondent à la configuration des enfers dans l’oeuvre de Virgile.

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