Le chant de Werther

Beaucoup d’adaptations peuvent – à la rigueur – se targuer d’avoir donné un nouveau souffle à un roman. Bien peu peuvent se vanter d’avoir sublimé l’original. Werther, opéra en quatre actes composé par Jules Massenet fait incontestablement partie des heureuses variations infligées aux œuvres romanesques.

Un roman passé au diapason

Il fallait oser s’attaquer aux souffrances du jeune Werther, exhumer de sa crypte l’incarnation même du désespoir amoureux. Retoucher Goethe, c’est un peu faire basculer l’idole,  assaillir un écrit transgénérationnel dont l’universelle portée résonna si fort qu’elle conduisit des répliques du héros (bien réelles) à imiter sa destinée tragique.
L’opéra de Massenet exalte l’intensité du récit dont il s’inspire au moyen de trois modes d’expression : scénique, vocal et musical. Loin de se cannibaliser, ils tendent vers une harmonie sans faille.

decors Werther Opéra

En dépit d’un parti-pris de fidélité au roman, il faut pourtant faire l’effort d’enfouir aux tréfonds de sa mémoire la faconde mélodieuse de Goethe. Volontairement épuré jusqu’au candide, le texte ne séduira pas l’oreille du poète. Car les mots sont ici un matériau, sur lequel vient se greffer le sentiment dans sa forme la plus primitive. Comme dans le roman, il n’y a pas de place pour les demi-teintes. Mélancolie, douleur, agonie s’échappent des lèvres de Werther tandis qu’il boit au calice de sa souffrance.
Seule exception au remaniement textuel, Massenet a conservé intacts les quelques vers issus des poèmes d’Ossian (ceux qui arrachèrent des larmes à l’impassible Charlotte) :

Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ?
Demain dans le vallon viendra le voyageur
Se souvenant de ma gloire première…
Et ses yeux vainement chercheront ma splendeur
Ils ne trouveront plus que deuil et misère !
Hélas !
Pourquoi me réveiller ô souffle du printemps ?

Werther Opéra Bastille

Le chant dépouille le sens du texte, mais il le dénude en lui apportant une nouvelle coloration, plus limpide. Presque absente des Souffrances, l’allégresse est personnifiée par Sophie, la sœur cadette de Charlotte à peine mentionnée dans la version littéraire. Son soprano rempli d’insouciance glisse sur le rideau orageux de la scène, comme une touche de lumière furtive déchirant le nuage sombre qui plane au-dessus de Werther.

L’ange du devoir

Dans la version romanesque, la forme épistolaire ne donne au lecteur qu’un seul point de vue : celui de Werther. A travers ses lettres enflammées ou désespérées, Charlotte s’efface. Quand elle n’est pas représentée comme impitoyable ou cruelle, elle n’est qu’objet de passion et non être doué de raison.

charlotte-werther

charlotte Opéra Werther

Plus qu’un rôle, Massenet offre une voix à Charlotte. Et quelle voix, puisqu’il fait d’elle un mezzo-soprano ! L’importance de sa présence scénique, presque égale à celle de son pendant masculin permet au spectateur de la découvrir sous un nouveau jour : celui d’une femme écartelée entre son devoir et son amour. Charlotte y apparaît aussi intransigeante envers elle-même qu’envers son amant ;  par la domination de ses élans et la résistance qu’elle leur impose, elle devient tout aussi attendrissante.

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Werther à l’opéra Bastille
Mise en scène : Benoît Jacquot
Ténor : Jonas Kaufmann – Werther
Mezzo-soprano : Sophie Kock – Charlotte

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Quand Homère rencontre Ulysse sur le pont des Arts

Pont des arts

La revue DeliciousPaper a publié ma nouvelle « Antihéros » dans son septième opus !
Imaginez une rencontre rocambolesque entre un parangon du post-modernisme et le héros d’un mythe fondateur sur… le pont des Arts !

Delicious paper

Et pour ceux qui ne connaîtraient pas (encore) cette brillante initiative, DeliciousPaper est une revue culturelle publiée tous les deux mois et gracieusement offerte à son lectorat. Composite, elle réunit de courts textes – essais ou nouvelles – proposés par des contributeurs spontanés ou des personnalités (sociologues, écrivains, essayistes ou philosophes).
A noter que depuis le sixième numéro est proposée une analyse de l’actualité, passée au crible par Médiapart, journal en ligne alternatif.

La revue est disponible dans près de 400 adresses parisiennes, mais vous pouvez également lire DeliciousPaper en ligne.

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Humble parade au Palais

C’est bien souvent en ces fastes de Noël et du jour de l’an, lorsque les cœurs sont réjouis et les estomacs repus, que nos pensées s’éveillent à la philanthropie. Mais, la plupart du temps, force est de reconnaître que nos yeux se détournent de la main qui mendie, de l’unijambiste claudicant, de l’impotent ou de l’ivrogne qui arpentent comme des mânes les corridors du métro ou hantent les trottoirs de la cité des lumières. Car la misère, dans ce qu’elle a de plus extrême, de plus insoutenable, est bien trop répulsive pour être regardée en face. Le malaise qu’engendre la souffrance devient si intense qu’il finit invariablement par se consumer dans le déni ; puis vient l’habitude, enfin l’indifférence. Il aura fallu qu’un artiste rende hommage aux déshérités, non pas pour apitoyer, ni pour culpabiliser, mais pour en faire des sujets d’expression. Il parviendra même à insuffler à la disgrâce une beauté pure, séraphine. Cet artiste, méconnu, s’appelleFernand Pelez. Il vous présente, au petit Palais, sa «Parade des humbles ».

les pauvres de Pelez

Ce n’est probablement pas une coïncidence si la parade débute par une représentation du Christ, symbole mélancolique du calvaire. Ce que Pelez donne à voir ce sont des « martyres modernes », ces « misérables », orphelins et sans abris. A cette époque, le naturalisme vient d’éclore et la pauvreté est à la mode ; elle connaît un succès fulgurant. La littérature, d’Hugo à Zola s’en gorgera. Mais les mots se font prudes et quelle que soit leur justesse, oblitèrent ce que l’image exhibe avec force, âpreté, réalisme : c’est la misère vraie. Cette misère que sécrète la ville et dont la sanie ne se tarira pas. Plus possible d’échapper à ce qui nous meurtrit le plus : leur regard. Les yeux de ceux qui souffrent ont cette lueur de tristesse, parfois de dureté, mais toujours cette étincelle de dignité, leur dernier trésor.

Pelez, parade humbles

Pelez est le seul de sa génération à peindre les bas-fonds dans leur atroce réalité. Il ira jusqu’à figurer la mort, ce voile noir qui plane comme un échafaud au-dessus des têtes d’anges ; une menace qui manque chaque jour de ravir leur dernier souffle. Il y a peu, si peu de différences entre cette blanchisseuse endormie, couchée à même le sol, et cette jeune femme retrouvée morte sur un parvis, dont seule la coloration violacée de la bouche et des doigts trahit le sommeil éternel.

blanchisseuse endormie Pelez

asphyxiee


Les vaches maigres de Montmartre

Artiste enragé, Pelez participera à plusieurs reprises à la Valchacade, petit cortège dédié aux peintres démunis de Montmartre. Il est à l’origine du char principal du défilé, faisant référence à l’épisode biblique du veau d’or. L’espace de quelques heures, le temps se fige pour les laissés-pour-compte dont la précarité s’évapore dans le roulement de tambour, la cacophonie des rires et des musiques. Plus que jamais, la rue – cet asile – leur appartient.

Pelez grimaces et misère


Le ballet, cache-misère des petits rats

Tandis que les impressionnistes s’emparent de l’Opéra et ses ballerines, Fernand Pelez saisit son pinceau pour gratter l’écorce dorée du spectacle. Derrière les brocarts scintillants, dans les coulisses, nous sommes aux antipodes de la magie. Les petits rats, payés trois sous pour une représentation, troquent leurs oripeaux pour des tutus et des chaussons de satin. À l’abri des projecteurs, l’innocence se pare d’un masque sombre et les jeunes danseuses arborent un air bien pensif. Ni jeux, ni insouciance pour ces fillettes hâves et cernées, pour qui la danse devient un joug. Pourtant, baignées dans ce monochrome édulcoré de rose, qui les révèle en les dérobant, elles n’ont rien à envier aux ballerines de Degas.

Danseuses Pelez

Danseuses tristes Pelez

Il fait froid en cette fin décembre et les indigents de Paris me semblèrent plus nombreux, au sortir du petit Palais.
Sans doute les voyais-je pour la première fois…

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La parade des humbles
Petit Palais

Avenue Winston Churchill – 75008 Paris
Standard : 01 53 43 40 00
Jusqu’au 17 janvier

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