Le truculent bestiaire de Serge Scotto

Avec son recueil au titre assassin, Qui veut égorger Astrid la truieSerge Scotto nous livre quatre satires douces-amères, à l’humour « groinçant ». La saveur des récits tient, pour une large part, à l’imagination débordante de l’auteur qui façonne des héros rocambolesques.

Il y a bien sûr Astrid – dont le nom s’affiche sur la couverture – une truie intellectuelle qui fuit sa province pour la ville, où elle connaîtra de pénibles mésaventures. L’originalité de cette nouvelle, écho inversé au Truisme de Darrieussecq, provient de son décalage : Astrid est le seul personnage animal (excepté son ami le merle) parmi les hommes. L’héroïne porcine évolue dans un monde humain ou, pour mieux dire, inhumain dans son humanité. Car la truie apprendra à ses dépens que la culture, la finesse et l’intelligence qu’elle envie aux êtres humains ne sont que le masque de la barbarie.

Qui veut égorger Astrid la truieQuant à monsieur Girafe, qui a pris plaisir à traquer les contribuables toute sa vie durant, il doit se confronter à la vengeance de Kanar Lake, qu’il rencontre au purgatoire. Le contrôleur des impôts a tout de même droit à la rédemption pour échapper au terrible châtiment, digne de Sodome et Gomorrhe, ourdi par son ancienne victime. Mais, pour sa délivrance, il doit rompre avec ses habitudes et adopter une conduite exemplaire. Ce qu’il tente de faire, non sans maladresse.

J’ai eu un vrai coup de cœur pour la troisième nouvelle, La folie de Jeanne d’Arc, qui met en scène la résurrection de la pucelle d’Orléans par l’entremise d’une statue à son effigie. La statue vivante, miraculeusement animée sous l’effet d’une chaleur caniculaire, s’en prend aux membres d’un parti politique douteux avant d’arpenter les ruelles du village d’Alby. Cette Jeanne d’Arc dotée d’une folie destructrice, bien loin des images d’Épinal, témoigne de ce que l’homme a fait à ses icônes en dressant les emblèmes idylliques et artificiels de son histoire.

Enfin, le lecteur averti reconnaîtra dans le roi pleurnicheur, quatrième et dernier récit, une fable moderne fort à propos en ces temps de remise en question électorale.

Derrière l’apparente légèreté et les jeux de mots croustillants, la réflexion sous-jacente de l’auteur est à peine voilée. Serge Scotto porte un regard intransigeant sur les travers de notre société (tour à tour narcissique ou vénale) et revisite avec brio la fonction originelle de la Satire : utiliser un monde imaginaire pour mieux dénoncer les vicissitudes des contemporains. En ce sens, Qui veut égorger Astrid la truie répond parfaitement à l’idéal esthétique rabelaisien : mêler le divertissement aux nourritures plus « substantifiques » de l’esprit.

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Serge SCOTTO, Qui veut égorger Astrid la Truie, Editions du Littéraire, Paris, Décembre 2011


Littérature: Serge Scotto est de retour! par LCM

Disponible sur Amazon.

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Lelittéraire : un site à retenir… et qui vous retiendra

Sur Internet, les espaces dédiés aux livres se multiplient. Mais dénicher la perle rare, où l’on trouvera de vraies critiques, à rebours des panégyriques – ô combien immérités – lancés aux derniers succès commerciaux, relève de la gageure.

Voici pourtant un site que les amateurs de Littérature (avec un grand L) vont explorer avec délectation : Lelittéraire.com.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire la critique de François Xavier consacrée au roman-confession de Anne Wiazemsky, reclassé à juste titre dans la liste des ouvrages à jeter. Ici, pas d’éloges corrompus, dictés par les revendications des éditeurs ou la célébrité d’un patronyme, mais une mise en lumière des « pépites » par des chroniques qui sonnent juste, au style ciselé et au vocabulaire choisi. Chaque rubrique est présentée avec un humour teinté d’élégance et l’on vogue, un peu par sérendipité, beaucoup par plaisir, d’un article à l’autre sans avoir envie de s’en aller.

Lelittéraire

Autre richesse, Lelittéraire n’affiche pas de préférence nationale ; les coups de cœur des rédacteurs mettent à l’honneur le Danemark (voir le beau synopsis de l’œuvre de Peter Høeg) et l’Afrique (notamment Henri Lopès). Un tour du monde littéraire qui permet au lecteur-voyageur d’élargir ses horizons. Pas non plus d’élitisme inapproprié puisque tous les genres, du beau livre à la bande-dessinée, en passant par les « inclassables », y sont représentés.

A contre-courant d’une certaine webosphère, Lelittéraire relève de ce que le bibliophile est en droit de trouver sur Internet : un site passionnant, réalisé par des passionnés. Un peu, en somme, comme un salon littéraire tel qu’on pouvait en trouver aux temps des Lumières… la modernité du support en plus.

A (re)découvrir aussi : Les éditions du Littéraire

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Le lecteur idéal

Emil Nolde Printemps dans la chambre1904Le goût du lecteur : voilà l’implacable verdict qui conditionne le succès d’un écrivain. Le lecteur, loin d’être un simple « récepteur » se pose comme juge et critique du livre qu’il a entre les mains, tenant l’auteur à sa merci. Pire, il réinterprète l’œuvre en fonction de son vécu, de son environnement culturel ou de ses lectures précédentes, déformant ainsi son sens premier, au mieux pour l’enrichir à la façon d’un Pierre Ménard, au pire pour l’en vider de toute substance.

Dans ces conditions, on comprend que l’expérience de lecture puisse être source de frustrations pour les écrivains. Certains ne cachent pas leur animosité envers les lecteurs médiocres, incapables de comprendre leur production. DansCity of Glass, premier volet de sa trilogie new-yorkaise, Paul Auster imagine une confrontation entre Quinn – son pendant romanesque – et une de ses lectrices :

« Il se passa ensuite quelque chose d’étrange. Quinn déplaça son attention vers la jeune femme assise à sa droite [...]. Elle lisait pourtant un livre, une édition de poche à la couverture agressivement vulgaire, et Quinn se pencha imperceptiblement à droite pour en apercevoir le titre. Contre toute attente, c’était un livre qu’il avait écrit lui-même, Passe suicidaire, de William Wilson, le premier des romans avec Max Work. Quinn s’était souvent représenté cette situation : le plaisir soudain, inattendu, de tomber sur l’un de ses lecteurs. Il avait même imaginé la conversation qui s’ensuivrait : lui, délicieusement embarrassé pendant que l’étranger faisait l’éloge du livre, puis, avec beaucoup de résistance et de modestie, acceptant (« puisque vous y tenez ») d’inscrire une dédicace sur la page de titre. Mais maintenant que la scène avait lieu, il se sentait très déçu, voire irrité. La jeune fille assise à côté de lui ne lui plaisait pas, et il était offensé de la voir parcourir avec désinvolture ces pages qui lui avaient demandé tant d’efforts. Il se retint pour ne pas lui arracher le livre des mains et s’enfuir dans la gare avec. »

René Magritte

Reste aux écrivains la possibilité de façonner leur lecteur idéal, celui qui saura les interpréter au plus juste, comprendre la portée de leurs mots, déceler leur intuition entre les lignes.

Ces bons lecteurs que Borges décrivait comme « des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs » ne sont accessibles que par la fiction. Le lecteur idéal peut être Marcel, le bibliovore de la Recherche du Temps perdu ou le héros anonyme de Si par une nuit d’hiver un voyageur… A moins qu’il n’envoie des lettres à John Barth pour lui dicter la trame de son récit.

Mais si les écrivains jouent à métamorphoser en personnage celui qui lit les lignes qu’ils ont tracées, ils n’en sont pas moins des images fallacieuses esquissées par l’esprit de leur lecteur. C’est sur ce mode idéalisé que le dialogue silencieux entre l’auteur et son public peut exister et mimer une rencontre unique, qui n’a lieu qu’à travers l’espace du livre.

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