Gustave Moreau et moi

Gustave MoreauDimanche matin, dix heures en plein mois d’août : les avenues vidées confèrent à Paris des airs de ville fantôme. Idéale déréliction pour un face à face longtemps attendu avec l’œuvre fascinante, déroutante, hypnotique de Gustave Moreau. C’est décidé, aujourd’hui, je m’invite dans les appartements du maître, au 14 rue de La Rochefoucauld.

Ceux qui ont véritablement aimé savent qu’il n’est point de passion qui ne soit exclusive. Il en est de même pour l’art, qui s’apprécie d’autant mieux qu’il n’est pas partagé. Tabucchi fantasma, dans son délire hallucinatoire Requiem, une confrontation exclusive avec la Tentation de Bosh, jusqu’à supplier le gardien du Musée d’art ancien de Lisbonne de lui accorder une heure d’intimité avec la toile. A son instar, je rêve d’un tête-à-tête avec Salomé, Ulysse ou Alexandre.

Glisser mes pas dans ceux de Moreau a quelque chose d’irréel, un goût de transgression palpitante que renforce le silence religieux du musée, seulement troublé par le craquement des planches vermoulues sous mes pieds. Au premier étage, le cabinet de réception reconstitue l’instantané, laissant deviner la présence du peintre qui semble à peine avoir quitté les lieux. Sur son secrétaire s’accumulent un encrier, un parchemin, les livres de son père… autant d’objets qui, comme animés par une métempsycose, révèlent l’âme de leur propriétaire. Puis, sur les tapisseries aux entrelacs brodés, surgit l’autoportrait d’ombre et de lumière, cristallisant l’énigmatique regard de Moreau qu’il sut si bien prêter à ses personnages. Au second étage, l’immense salle d’exposition baigne dans un clair obscur savamment étudié. Les tableaux couvrent les murs du sol au plafond, des esquisses pour la plupart, où le dessin côtoie l’huile et l’aquarelle sur un même support.

Musée Gustave Moreau

Gustave Moreau atelier

Au fond de la pièce, il est impossible de ne pas subir l’envoûtement des Prétendants, transposition d’une scène paroxysmique de l’Odyssée, lorsqu’Ulysse vengeur frappe de sa salve les courtisans de Pénélope. Quand au songeur Hercule, quelle peut-être la pensée qui le tenaille alors qu’il s’apprête à honorer les cinquante Filles de Thespius, sous la tutelle du soleil et de la lune ? (ci-dessous)

Filles de thespius

Au troisième étage, l’artiste se révèle davantage, entre Mythe et mystères. Si les mots venaient à disparaître, s’il ne restait que les images pour désigner le monde, nul doute que les allégories de Moreau pourraient exprimer l’abstraction, avec une intensité sans pareil. Ainsi la fée aux griffons personnalise-t-elle le Mystère avec une sublime puissance d’évocation.

Fée aux Griffons

Cette figure féminine impénétrable semble recéler un secret inavouable, escortée par ses dociles cerbères, deux griffons prêts à saillir du tableau pour pourfendre les spectateurs. La fée elle-même est gardienne d’un obscur réceptacle zoomorphe, surmonté d’ailes dorées, obstinément clos. On comprend Breton, qui médusé par la belle, voulait entrer chez Moreau par effraction à la nuit tombée pour la surprendre en plein sommeil et ouvrir le pandore jalousement préservé. A y regarder de plus près, cette fée angélique m’apparaît comme une version enchanteresse de la sphinge, les griffons symbolisant l’appendice monstrueux de la femme animal qui posait inlassablement son énigme aux portes de Thèbes.

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