L’amour des beaux corps

 A la fois tabou et objet de désir, le corps a toujours  provoqué un véritable culte qui n’est pas l’apanage du monde moderne. La recherche d’un perfectionnement esthétique, au cœur des préoccupations quotidiennes dès l’antiquité, est étroitement liée à l’Art. Parce qu’il est l’habitacle de l’âme dont il se veut le reflet, parce qu’il est au mitan d’une symbolique extrêmement vaste, enfin parce qu’il incarne la notion même de beauté, le corps est rapidement devenu un sujet de composition.

Tentures tapisseries

L’hôtel de Cluny propose d’interroger l’évolution de ce rapport au corps à travers un voyage temporel de l’Antiquité au Moyen-âge, intitulé Le bain et le miroir. Trois salles, dont le frigidarium entièrement rénové des thermes de Cluny, rassemblent des accessoires dédiés aux soins de beauté, des tableaux représentant des scènes de bains, des sculptures de Vénus rappelant l’idéal à atteindre, qui sont autant de vestiges attestant de l’intérêt porté à l’apparence.

Le Thermalisme romain : un esprit sain dans un corps sain

Rituel sanitaire mais aussi social, le bain occupe une place prépondérante dans l’Empire romain. Hommes, femmes, enfant se rendent régulièrement aux thermes. Déjà, on  soupçonne les propriétés salutaires de l’ablution. Beauté et médecine sont d’ailleurs deux domaines convergents. Les onguents médicinaux se révèlent très proches des soins esthétiques. L’estampille, version antédiluvienne de la notice permet d’identifier immédiatement un remède. Elle contient, comme aujourd’hui, les informations concernant le nom de l’organe à soigner, la posologie… et parfois même un message publicitaire vantant ses mérites !
Mais l’usage de cosmétiques est avant tout une arme de séduction qui intervient dans le cérémonial amoureux. A Rome, la mise en beauté féminine est une affaire sérieuse, pour ne pas dire un devoir. En témoignent les précieux conseils dispensés par Ovide dans L’Art d’aimer :

«  Que votre coiffure ne soit jamais négligée ; sa grâce dépend du plus ou moins d’adresse des mains qui président à ce soin. »

Venus à sa toilette, école de Fontainebleau

Concernant les formules des produits de beauté, certains ingrédients confirment l’adage « il faut souffrir pour être belle ». Les femmes n’hésitent pas à utiliser des teintures d’oxyde de plomb et de chaux ou des fards blancs à base de céruse, composants extrêmement toxiques.
La beauté n’est pas une préoccupation exclusivement féminine. Les hommes se rendent aux bains fréquemment, où ils pratiquent la sudation et s’adonnent à la gymnastique, héritage de la tradition hellénistique. Il est aussi acceptable pour un homme de s’enduire d’huile parfumée et de faire usage du strigile, un étrange instrument ressemblant à un couperet, pour racler son épiderme.

Quand la beauté devient Art

Outre le fait que les pigments utilisés pour se farder sont identiques à ceux utilisés par les peintres et les coloristes, les récipients contenants les crèmes et les onguents peuvent devenir à l’occasion des supports de la création artistique. Les Thymiaterions (encensoirs), les vases zoomorphes, ou les balsamaires richement décorés de scènes mythologiques sont à eux seuls des œuvres d’art.

Thymaterion exemple Vénus détachant sa sandale

Les épouses des patriciens les plus aisés sont très friandes de ces objets précieux. Elles  s’arrachent poudriers, boîtes à bijoux, peignes, tous exécutés de main de maître : l’industrie du luxe est née.

Le moyen-âge où la séduction en catimini

L’idée couramment admise est que le Moyen-Age, ère boétienne par excellence, est synonyme de régression sanitaire. En réalité, le bain perdure en tant que rite, toutefois relégué à la sphère privée.
Les bains publics connaissent en effet la condamnation intransigeante de l’Eglise, qui souligne la dimension érotique de ces lieux de stupres, assimilés à des lupanars. De même, les attraits féminins doivent être masqués, en tant que tentations diaboliques.
L’attention accordée au paraître ne disparaît pas pour autant. Le miroir, dont la technique s’est perfectionnée, connaît un essor considérable. Discrédité par le christianisme comme ustensile voué à flatter l’orgueil, il est réhabilité à travers sa fonction figurative : il permettrait de refléter l’âme…

titien femme au miroir

Bien que l’exposition proposée par le musée Cluny passe sous silence l’existence de miroirs obsidiens, cette croyance n’est pas sans rappeler le miroir sombre de Lycosoura, dont l’étrange configuration efface le reflet de celui qui s’y contemple pour exalter celui du divin.
Autorisant l’extension du réel vers l’infini, le miroir est une source d’inspiration pour les artistes. Nombreux sont ceux, d’Alberti à  Van Eyck, à avoir inséré un miroir dans leur œuvre. Celui-ci devient alors un nouvel espace symbolique, et il n’est pas rare qu’un message moral s’y cache pour appuyer la fatuité de l’existence ou la vanité des apparences.

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Le bain et le miroir
Jusqu’au 21 septembre 2009
Musée du Moyen Âge – Thermes et Hôtel de Cluny
6, Place Paul Painlevé
75005 Paris
01 53 73 78 00

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