Double absurde et autres nouvelles

Ami lecteur, vous qui voyagez de livres en livres, vous avez certainement vécu cette expérience qui consiste à déceler des coïncidences — trop nombreuses pour être anodines —  entre les personnages romanesques.

Dès lors, n’avez-vous jamais rêvé que ces êtres de papier aux similitudes si surprenantes traversaient la reliure qui les retenait prisonniers pour, enfin, se rencontrer?

Double absurde nouvellesImaginez que Jacques le Fataliste croise Tristram Shandy, que Tartarin de Tarasconse prenne d’amitié pour Sancho Panza, que Lafcadio organise l’évasion de Meursault, échappant ainsi au contrôle des écrivains qui leur ont insufflé vie ? Des écrivains, d’ailleurs, qui ont  mis tant d’eux-mêmes dans leurs personnages qu’il ne serait pas étonnant de les voir devenir à leur tour des héros de fictions.

Double absurde est un recueil de dix nouvelles qui sont autant de mondes imaginaires où des célébrités romanesques se rencontrent, vivent des histoires en dehors de leurs œuvres respectives ou dialoguent avec leurs créateurs.

Un parcours fictif, burlesque et tendre, qui donne à lire et à redécouvrir sous un nouveau jour les plus grands classiques de la Littérature.

Extraits :

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Don Quichotte se tourna vers son valet et aperçut Tartarin.

— Qui est l’homme qui t’accompagne, Sancho ?

— C’est un Français que j’ai trouvé sur la route. Il n’a pas l’air très futé au premier abord mais il n’est pas méchant. Regardez toutes les friandises qu’il a apportées, dit le valet en ouvrant son bissac.

— Quel est votre nom ? demanda Don Quichotte à l’explorateur.

— Tartarin de Tarascon, honoré de faire votre connaissance, ô valeureux Don Quichotte. J’ai lu toutes vos aventures. Jamais je n’aurais cru avoir l’occasion de vous rencontrer en chair et en os.

— J’espère que vous avez eu en main l’histoire de mes véritables aventures, car il circule toutes sortes de versions apocryphes, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

— Rassurez-vous, celles que j’ai lues sont on ne peut plus véridiques. Je les ai dévorées du début à la fin.

— Ah oui ? fit Don Quichotte, dont l’intérêt s’était éveillé. Alors vous pourrez certainement répondre aux interrogations qui n’ont de cesse de me torturer. Combien de temps vais-je devoir patienter avant de retrouver ma Dulcinée du Toboso ? Va-t-elle daigner m’accorder ses faveurs ?

Tartarin, à qui la fin du Don Quichotte était revenue en mémoire, se mordit la lèvre. Il se promit à l’avenir de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Parole de menteur, pages 120-121

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Borges ne mit guère de temps à se poser l’inévitable question : qu’allait-il trouver en soulevant la couverture de ses propres œuvres ? Il pensa avec amertume à Bustos Domecq, ce personnage d’écrivain mi-fictif, mi-réel qu’il avait inventé de toutes pièces et qui avait tenté de s’approprier son travail. Il se demanda si les livres de son hétéronyme n’avaient pas fini par phagocyter les siens. Celui pour lequel il éprouvait le plus grand attachement était son hommage au poète Evaristo Carriego.

Il dénicha l’ouvrage et souleva doucement la reliure. L’écrivain constata, submergé par une immense rancœur, que le texte avait été entièrement effacé. Il feuilleta à plusieurs reprises le livre, qui ne comportait plus qu’un amas de pages blanches. Il allait refermer le tas de papier avec un geste brusque exprimant toute sa souffrance, quand il remarqua une irrégularité à la surface du vélin. Comme par réflexe, il se mit à gratter l’imperfection avec le bout de son ongle. Le minuscule défaut se transforma alors en une tache opaque. Plus il grattait, plus la tache s’élargissait. Elle croissait de seconde en seconde, débordant du livre, qui avait glissé de ses mains ; rapidement, elle forma une mare solide qui se répandit sur le sol. Puis elle s’épanouit en spirales tentaculaires, qui grandirent à une vitesse vertigineuse et engloutirent les objets qui se trouvaient à leur portée.

Borges se sentit happé par cette force extraordinaire contre laquelle il n’opposa aucune résistance, comme si depuis longtemps déjà il s’y était mentalement préparé. Il fut aspiré à l’intérieur du livre qui se referma sur son passage.

Le kaléidoscope, pages 174-175

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Double absurde et autres nouvelles, Cécile Avouac, Editions L’Harmattan, 2011.

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