Ecrivains… ou cuisiniers ?

Nombre d’auteurs manient avec dextérité la métaphore culinaire, quand ils ne consacrent pas des pans entiers de leur roman aux nourritures terrestres. Inventeurs de mets exquis, créateurs de fumets appétissants, qui sont ces cordons-bleus du verbe qui nous mettent l’eau à la bouche ? Découvrez-les à travers un panorama des festins fictifs les plus mémorables de l’histoire littéraire.

Le banquet d'Ahasuerus

Le plus hédoniste : la ripaille gourmande de Rabelais

Classique du genre de la littérature gastronomique, comment ne pas citer Pantagruel, dont le récit est truffé de références à la bonne chère. Rabelais y décrit les fastes de banquets somptueux à en faire saliver le lecteur :

« Pendant qu’ils banquetaient, Carpalim dit :  » Ventre Saint Quenest, ne mangerons-nous jamais de gibier ? » […] Immédiatement Epistémon fit deux belles broches de bois à l’ancienne […] et au feu où brûlaient les chevaliers ils firent rôtir leur venaison. Et après, festin, avec flots de vinaigre. Le diable emporte celui qui aurait fait semblant ! C’était triomphe de les voir bâfrer. » (Chapitre XVI)

Avis aux estomacs fragiles : la lecture de Pantagruel leur demandera sans doute un peu d’entraînement.

Le plus insolite : le repas de deuil de Huysmans

Dans A Rebours, le riche et excentrique personnage Des Esseintes organise un faux banquet de deuil, dont l’originalité consiste à ne servir que des aliments de couleur…noire.

« On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes […] »

Inspiré d’un fait réel, cet étrange repas a bel et bien eu lieu ! En 1873, Grimod de La Reynière organisa un « souper funèbre » dont le succès fut tel que de nombreux écrivains de l’époque, comme Grimm et Bachaumont, relatèrent l’événement dans leurs écrits.

Les mangeurs de ricota

Le plus réaliste : le banquet populaire vu par Zola

Septième volume de la série des Rougon-Macquart, L’Assommoir est sans doute la peinture la plus criante de vérité des milieux populaires du XIXème siècle. Le rite du repas est ici décrit comme révélateur des us et coutumes de la classe ouvrière :

« C’était même touchant de regarder cette gourmande s’enlever un bout d’aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter, parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n’était pas une femme. Est-ce que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ? Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert.»

En s’appuyant sur des procédés réalistes (description en hypotypose, minutie des détails et focalisations sur les différents personnages), Zola parvient à donner vie à son banquet. Pour un peu, le lecteur serait tenté de s’attabler à côté de Gervaise et de picorer, lui aussi, un morceau d’oie rôtie !

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