Category Archives: Billets d’humeur

Dans l’ombre de leur plume

Tant d’écrits, tant d’écrivains ont traversé les siècles. Pourtant, combien de noms subsistent dans nos mémoires ? Chaque époque a engendré des artistes animés du même désir de réussite et de gloire posthume, cherchant à déjouer la fatalité du temps, rêvant comme Prométhée d’accéder au statut d’immortel. Dans la nébuleuse des talents, seules quelques escarbilles incandescentes irradièrent jusqu’à éblouir les foules.
Ce billet est un hommage aux autres. Ceux qui, restés dans l’ombre, menèrent les mêmes combats que leurs illustres congénères pour conquérir un soupçon de reconnaissance et vivre de leur passion. Qui sait si leurs œuvres, englouties dans les limbes de l’oubli, s’en trouveront exhumées.

Eady Regeneration

Jules Claretie, la Lison avant Zola

Treize ans avant La Bête Humaine, l’écrivain Jules Claretie publie Le Train 17, poignant récit d’un cheminot en proie avec les dangers de son métier, ses ambitions, et l’échec de son mariage. A contre-courant de l’anathème des milieux littéraires, qui condamne l’éclosion des chemins de fer en tant qu’étendard d’une modernité inquiétante, Jules Claretie porte son choix sur l’épineux sujet de la vie ferroviaire. L’écrivain poussera sa quête naturaliste  jusqu’à suivre les « gueules noires » dans leur quotidien, pratique reprise par Zola des années plus tard pour documenter sa bête humaine. Le héros de Train 17 n’est d’ailleurs pas sans rappeler Jacques Lantier. Tout comme son jumeau de papier, Martial Hébert voue un amour inconsidéré à sa locomotive, « La ville de Calais ». Et ce sont deux étaux identiques qui se referment sur Martial et Jacques, lorsque la déception amoureuse et la trahison les entraînent chacun dans l’abîme. Trop de coïncidences, on le voit, jonchent les deux textes pour que Zola ait ignoré l’œuvre de son prédécesseur. Un peu injustement éclipsé par le succès phénoménal de La Bête Humaine, Claretie n’est que celui qui a frayé le chemin, a pris le risque de déplaire, et n’a pas pu convaincre – malheureusement – à temps.

Quand Hermann Hesse revisite Novalis

Novalis, philosophe allemand du XVIIIème siècle est surtout réputé pour son Encyclopédie et ses théories teintées d’empirisme. Il est pourtant l’auteur de poèmes en prose, Les disciples à Saïs, qui s’inscrivent dans les plus purs fleurons du romantisme, et sont aujourd’hui presque méconnus. Grand lecteur et admirateur de Novalis, Hermann Hesse reprendra le thème de ses poèmes, plus d’un siècle après leur parution, dans sa nouvelle « L’homme qui voulait changer le monde ».  Ce récit bref est l’histoire d’un individu qui s’exile pour tarir sa fièvre famélique du monde à travers une quête spirituelle. Après avoir quitté les siens, il découvrira que ce qu’il recherche est ce qu’il possède déjà. Dans Les disciples à Saïs, c’est à travers l’utopie de la déesse voilée, allégorie des mirages qui ne peuvent être atteints, qu’Hyacinthe se heurte au même constat.

Doit-on crier au plagiat, réfuter l’originalité d’une œuvre dès lors qu’on en découvre la généalogie ? L’exemple de ces écrivains démontre que l’ambition de l’écriture n’est pas de reproduire, mais de transcender, de dépasser l’original (supplanter une figure patriarcale ?). Plus radicalement, Julien Gracq s’oppose à l’idée même de création ex-nihilo dans son ouvrage critique En lisant, en écrivant : « On  écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit », affirme-t-il. Une façon de rappeler que l’éternel retour n’est pas qu’une question d’histoire.

Leave a Comment

Filed under Billets d'humeur

Compte Art rebours

Si l’esprit de Borges s’exhumait de sa tombe, nul doute que l’écrivain argentin serait surpris de constater que son vieux rêve est de nos jours (quasiment) réalisé. A l’instar de La bibliothèque de Babel, le web réunit en un lieu unique quantité d’œuvres, de documents, d’images de tableaux et de sculptures… Jamais l’art n’a été aussi foisonnant que depuis qu’il est à la portée de tous, accessible d’un clic de souris.

Escher Hand with Reflecting SphereMais le bouleversement le plus inattendu provoqué par Internet est peut-être l’émergence d’une nouvelle forme de critique d’art qui transcende les dictats élitistes et s’affirme à travers les arcanes de la libre expression. La conception anti-personnelle de l’art s’étiole, la création artistique retourne à l’essence même de ce qu’elle a toujours été : le témoignage d’une subjectivité qui s’expose devant l’altérité. Nul besoin de compresser l’artiste dans le carcan des genres pour avoir une opinion sur son talent, nul besoin d’être un théoricien pour ressentir du plaisir en contemplant un tableau ou en lisant un roman. Car l’art (comme toute chose ?) comporte mille facettes ; il n’est pas réductible à une analyse scientiste et révèle au néophyte parfois bien plus que la connaissance superficielle que l’esthète tente de lui soutirer.


Faits d’Art : aux origines du projet

Clin d’œil au titre d’un monument littéraire, A rebours, ce billet ne saurait mieux rendre hommage à Huysmans en donnant parole à son personnage, le dandy mystique Des Esseintes.
Pour Des Esseintes, féru d’Art et minutieux collectionneur, la spiritualité est indissociable du matérialisme et de la possession « physique » de l’œuvre. Il consacre ainsi une partie de sa fortune en l’acquisition d’une gigantesque bibliothèque. Un matin, alors qu’il projette de classer les ouvrages épars, le héros finit par constater tout le non-sens de sa démarche :

«  Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l’agaça [...] ce désordre le choqua d’autant plus qu’il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses, soigneusement alignées à la parade, le long des murs. A force de les avoir passées dans son cerveau, comme on passe des bandes de métal dans une filière d’acier d’où elles sortent ténues, légères, presque réduites en d’imperceptibles fils, il avait fini par ne plus posséder de livres qui résistassent à un tel traitement et fussent assez solidement trempés pour supporter de nouveau le laminoir d’une lecture ; à avoir ainsi voulu raffiner, il avait restreint et presque stérilisé toute jouissance [...]  »

Tout comme Des Esseintes, qui rencontre ici les limites de la classification dans le domaine artistique, le blog Faits d’Art privilégie une approche sensitive, au-delà de l’énumération des œuvres. Sa vocation pourrait se résumer ainsi : créer un espace de liberté, autant que de partage du savoir, autour de toutes les formes d’Art : de la peinture à la gravure, en passant par la littérature et la photographie.

Leave a Comment

Filed under Billets d'humeur