Artemisia et Berthe : vies parallèles

Les peintres Artemisia Gentileschi et Berthe Morisot sont actuellement à l’honneur grâce à deux rétrospectives qui leur sont consacrées. Sauf la contingence de ces deux expositions, se déroulant respectivement aux musées Maillol et Marmottan Monet, la tentation de dresser des parallèles entre ces deux artistes que plusieurs époques séparent n’aurait jamais été. La raccourci est un peu réducteur : deux femmes peintres, deux femmes fortes, qui ont l’une après l’autre livré un combat similaire pour s’imposer dans un milieu artistique majoritairement masculin. A condition de réprouver toute lecture sociocritique, un rapprochement entre Artemisia Gentileschi, figure phare de la peinture baroque italienne et Berthe Morisot, pionnière du mouvement impressionniste, mérite pourtant d’être opéré.

Berthe Morisot, Femme et enfant sur un balcon, 1872

Deux femmes amoureuses de l’Art : oui mais surtout deux avant-gardistes paradoxalement tombées dans l’obscurantisme, qui surprennent par la maîtrise de leur technique et l’investissement accordé à leurs vies d’artistes.

Autoportraits revendicateurs

La confrontation des autoportraits d’Artemisia Gentileschi et de Berthe Morisot révèle une vision égale de la femme artiste, que chacune tentera d’imposer en son temps. Ces compositions, réalisées à trois siècles d’intervalle sont étrangement similaires. Plus que des autoreprésentations, elles s’affirment comme des manifestes de leur statut d’artiste, rôle traditionnellement réservé aux hommes.

L’autoportrait d’Artemisia se représentant sous les traits d’une Allégorie en train de peindre, exacerbe sa fonction d’artiste accomplie, ici doublement réaffirmée par sa féminité puisque l’Allégorie était souvent employée pour figurer l’Art, et ce bien avant la Renaissance.

Artemisia Gentileschi, Autoportrait comme allegorie de la peinture

Berthe se représente également en train de peindre. Son regard assuré semble défier le spectateur, comme pour revendiquer son statut et sa légitimité à exercer son art.

Berthe Morisot, Autoportrait, 1885

De l’ombre à la lumière

Artistes accomplies, Berthe et Artémisia n’en demeurent pas moins des femmes à part entière, en proie à un destin tourmenté. Berthe lutta toute sa vie contre un tempérament mélancolique dont les paroxysmes altérèrent les rares moments de bonheur. Quant à Artemisia, abusée par un ami de son père, Agostino Tassi, à l’âge de 19 ans, elle fut marquée à jamais par ce triste évènement. Le vécu personnel, cependant, ne transparaît pas de la même manière dans leurs œuvres.

Chez Artemisia, le drame intime est omniprésent. Peintre des ténèbres, elle exploite les thèmes les plus sombres de l’histoire biblique et de la mythologie. Ses héroïnes, Suzanne ou Cléopâtre, incarnent la vertu triomphant de la domination masculine. Les scènes les plus violentes, comme Judith décapitant Holopherne, revêtent une fonction cathartique, permettant à la jeune femme d’assouvir une impossible vengeance.

Artemisia Judith et Holopherne, 1620

Artemisia Gentileschi, Corsica et le Satyre, 1640

Au contraire, pour Berthe Morisot, l’art est un échappatoire qui lui permet de s’exiler du monde réel. La mise en scène d’univers paisibles et baignés de clarté satisfait à son besoin de réassurance, tout en lui allouant la stabilité que son existence lui refuse. Ses jeunes filles enrubannées, lisant ou se promenant dans des jardins verdoyants sont bien loin des belliqueuses d’Artemisia. Mais le calme apparent des toiles ne doit pas faire éluder l’utilisation de techniques novatrices, dont s’inspirèrent bon nombre de ses homologues.

Berthe Morisot, jeune fille dans un jardin

Eugène Manet et sa fille, 1881

Une même audace

L’ardeur au travail de Berthe est intensément liée à sa quête de perfection, qui la poussera à toujours se remettre en question pour mieux surprendre et innover.

« Il y a si longtemps que je n’espère plus rien et même chez les autres, que le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée. La mienne se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui passe; oh, quelque chose, la moindre des choses. Eh bien, cette ambition-là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, et quelque fois un souvenir plus spirituel des miens, une seule de ces choses me suffirait. »

Artemisia, guidée par son inspiration caravagesque, relève tous les défis. Elle n’hésite pas à se dépasser en choisissant des sujets déjà immortalisés par de grands maîtres, comme la Danaé du Titien.

Artemisia Gentileschi, Danae, 1612

Titien, Danae, 1546

La version d’Artemisia apporte au thème de Danaé une dimension nouvelle. Dans son tableau, la cupide servante se détourne complètement de sa maîtresse pour recueillir des pièces d’or, attitude qui renforce l’opposition entre les vicissitudes terrestres et le monde du Divin.

Injustement oubliées, Artemisia Gentileschi et Berthe Morisot connurent le succès de leur vivant. Grâce à leur combativité et à la qualité de leur production, elles ouvrirent la voie à de nombreuses artistes, prouvant que le talent n’est pas une affaire de genre.

Leave a Comment

Filed under Expositions

Laisser un commentaire