Munch-autoportrait.jpgDernier week-end pour se rendre à l’exposition du centre Georges Pompidou consacrée à Edvard Munch. "L’œil Moderne" : c’est avec ce titre accrocheur, mystérieux et anachronique, que les commissionnaires ont choisi de définir l’expressionniste norvégien. 

Ce n’est pas la première fois qu’Edvard Munch est l’objet d’une exposition parisienne. On se souviendra de "l’Anti-cri", proposée en 2010 par la Pinacothèque. Mais ce parcours autour de l’œuvre qu’elle éludait, peu documenté et encore moins structuré, laissait le visiteur sur sa faim. L’exposition du centre Pompidou m’a fait une impression fort différente. "L’œil moderne" m’a alloué un regard neuf, plus intime, sur ce peintre que j’affectionne. 

J’y ai découvert non plus seulement un peintre, mais un artiste polyvalent, photographe, metteur en scène, graveur, composant et recomposant à l’infini une œuvre protéiforme. Un visionnaire qui essaya tous les médiums pour explorer perpétuellement les origines de son art et de son être.

Auto-photographies

Pour Munch, la photographie est l’instrument autobiographiqueenfant-malade-munch.jpg par excellence. Elle lui accorde ce que l’autoportrait lui interdit. La peinture ne fait que reproduire le point de vue de l’homme qui se regarde dans un miroir sous un angle identique ; celui qu’il connaît déjà de lui. Pour se photographier, Munch retourne contre lui l’objectif, geste très répandu de nos jours. Cette technique permet à l’artiste de capter des traits inédits de son visage, de percer les facettes inexpliquées de son âme, comme si la somme des images fugaces capturées par l’appareil lui donnaient accès à un tout : son individualité.

Réitérations

La quête de soi en tant qu’artiste apparaît également dans la reprise des tableaux précédents. Munch propose sept versions des Jeunes filles sur le pont, six de l’Enfant malade, produites à plusieurs années d’intervalle. Loin d’être des copies, les redites sont de nouvelles œuvres à part entière qui traduisent le besoin obsessionnel de Munch de se trouver à travers sa production. Le recul du temps confère aux répétitions un sens nouveau : chaque détail ajouté ou retranché au fil des versions a son importance. 

L’ombre et la lumière

Les paysages de Munch, injustement moins célèbres que ses portraits, reflètent la qualité de son travail sur la lumière, digne des impressionnistes.

La Nuit étoilée, qui fait écho à celle de Van Gogh, plonge le spectateur dans une obscurité subtilement éclairée. Le spectre du peintre, profilé sur l’eau lumineuse, surgit des ténèbres pour exprimer son intense sentiment de solitude face à la nature :

"L'art est le contraire de la nature. Une œuvre d'art ne vient que du plus profond de l'être humain. L'art est la forme que prend une image à travers les nerfs - le coeur - le ceveau - l' œil de l'être humain."

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Ci-dessus, en haut : Nuit étoilée de Munch, en bas : Nuit étoilée sur le Rhône de Vincent van Gogh

Dans Le Soleil, au contraire, la lumière éblouit : elle devient le centre du tableau. Cette toile m’a rappelée le Regulus de Turner, un autre peintre qui peignit le soleil. Turner y retranscrit la torture du général romain, à qui l’on coupa les paupières et que l’on força à regarder le soleil pour lui brûler les yeux.

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Ci-dessus, en haut : Le Soleil de Munch, en bas : Regulus de Turner

Mais dans Le Soleil de Munch, l’astre solaire dardant ses rayons incandescents est comme un œil – celui du peintre, encore une fois – qui cherche à scruter le monde. Cette toile apporte d’ailleurs une autre lecture de sa biographie. Peintre des tourments, de la maladie, de l’angoisse, Munch est aussi un observateur de son temps dont le regard-miroir ne cesse de nous révéler à nous-mêmes.


Par Cécile - Voir les 0 commentaires

Adriaen van Ostade Si les figures d'artistes sont légion dans les textes littéraires, peu d'entre elles sont des portraits flatteurs. Peintres maudits aux créations stériles ou leurrés par leur désir de perfection, idéalistes déchus, aveuglés par leur idolâtrie aux maîtres... Les faiseurs d'art sont rarement encensés sous la plume des écrivains.

Dans le Chef d’œuvre inconnu de Balzac, le peintre Frenhofer œuvre dix ans sur le tableau de La Belle Noiseuse. Le maître retouche encore et encore la toile, jusqu’à détruire son travail à force de perfectionnisme. Lorsqu’il révèle enfin sa toile au public, celle-ci n’est plus qu’un amas indéchiffrable de couches colorées. La quête d’absolu a tétanisé le peintre, incapable d’achever son tableau.

Henry James exploitera plus tard ce motif dans la Madone du Futur, en inversant toutefois le dénouement du récit balzacien. Le narrateur, amateur d’Art, se rend à Florence pour admirer les chefs-d’œuvre que la cité renferme. Au cours d’une promenade, il fait la rencontre d’un peintre d’apparence modeste, mais dont les connaissances artistiques et la sensibilité suffisent à le convaincre de son talent prometteur. L’artiste prétend travailler sur un portrait de Madone qui réunirait à lui seul les traits sublimes des Madones déjà produites. Pourtant, le créateur repousse sans cesse le moment de découvrir sa toile. Poussé par la curiosité, le narrateur cherche à percer le mystère du tableau gardé secret. Lorsqu’il y parvient, il réalise que l’œuvre tant vantée n’existe pas : la toile est vierge. Contrairement à Frenhofer, l’artiste désœuvré n’a même pas la consolation de croire en son génie. Il a pleinement conscience de son échec.

la condition humaine-magritteComment expliquer ces représentations d’œuvres manquées, que l’on retrouve encore chez HoffmannZola ou Gogol ?

Doit-on y reconnaître un paragone qui confronterait le peintre non plus au sculpteur, mais au romancier ? Car si la créativité des personnages de Balzac ou James est réduite à néant, les œuvres littéraires qui les contiennent, elles, existent bel et bien, savourant le triomphe de leur aboutissement. 

Peut-on voir au contraire dans l’infécondité des artistes un pendant sublimé des affres des écrivains, tourmentés par l’angoisse de la page blanche ?

Les deux hypothèses sont viables, bien que les auteurs semblent surtout dénoncer la recherche d’une toute-puissance à travers l’image, non pas suggérée (par les mots) mais reproduite (sur le tableau). 

Dès lors, il n’est pas étonnant de découvrir des récits fantastiques mettant en scène des portraits diaboliques comme celui de Dorian Gray ou de Poe. Ces histoires résonnent comme un avertissement destiné aux lecteurs : « Méfiez-vous des images, préférez-leur les mots. »

Source d’illusions, les images peuvent tromper les oiseaux cherchant à picorer les raisins de Zeuxis, ou les soldats de Baltimore que nous pourrions devenir.


Par Cécile - Voir les 0 commentaires

double-absurde-nouvellesAmi lecteur, vous qui voyagez de livres en livres, vous avez certainement vécu cette expérience qui consiste à déceler des coïncidences (trop nombreuses pour être anodines) entre les personnages romanesques.

Dès lors, n’avez-vous jamais rêvé que ces êtres de papier aux similitudes si surprenantes traversaient la reliure qui les retenait prisonniers pour, enfin, se rencontrer ?

Imaginez que Jacques le Fataliste croise Tristram Shandy, que Tartarin de Tarascon se prenne d’amitié pour Sancho Panza, que Lafcadio organise l’évasion de Meursault, échappant ainsi au contrôle des écrivains qui leur ont insufflé vie ? Des écrivains, d’ailleurs, qui ont  mis tant d’eux-mêmes dans leurs personnages qu’il ne serait pas étonnant de les voir devenir à leur tour des héros de fictions.

Double absurde est un recueil de dix nouvelles qui sont autant de mondes imaginaires où des célébrités romanesques se rencontrent, vivent des histoires en dehors de leurs œuvres respectives ou dialoguent avec leurs créateurs.

Un parcours fictif, burlesque et tendre, qui donne à lire et à redécouvrir sous un nouveau jour les plus grands classiques de la Littérature.

Extraits : 

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Don Quichotte se tourna vers son valet et aperçut Tartarin.

— Qui est l’homme qui t’accompagne, Sancho ? 

— C’est un Français que j’ai trouvé sur la route. Il n’a pas l’air très futé au premier abord mais il n’est pas méchant. Regardez toutes les friandises qu’il a apportées, dit le valet en ouvrant son bissac.

— Quel est votre nom ? demanda Don Quichotte à l’explorateur.

— Tartarin de Tarascon, honoré de faire votre connaissance, ô valeureux Don Quichotte. J’ai lu toutes vos aventures. Jamais je n’aurais cru avoir l’occasion de vous rencontrer en chair et en os. 

— J’espère que vous avez eu en main l’histoire de mes véritables aventures, car il circule toutes sortes de versions apocryphes, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

— Rassurez-vous, celles que j’ai lues sont on ne peut plus véridiques. Je les ai dévorées du début à la fin.

— Ah oui ? fit Don Quichotte, dont l’intérêt s’était éveillé. Alors vous pourrez certainement répondre aux interrogations qui n’ont de cesse de me torturer. Combien de temps vais-je devoir patienter avant de retrouver ma Dulcinée du Toboso ? Va-t-elle daigner m’accorder ses faveurs ?

Tartarin, à qui la fin du Don Quichotte était revenue en mémoire, se mordit la lèvre. Il se promit à l’avenir de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. 

Parole de menteur, pages 120-121

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Borges ne mit guère de temps à se poser l’inévitable question : qu’allait-il trouver en soulevant la couverture de ses propres œuvres ? Il pensa avec amertume à Bustos Domecq, ce personnage d’écrivain mi-fictif, mi-réel qu’il avait inventé de toutes pièces et qui avait tenté de s’approprier son travail. Il se demanda si les livres de son hétéronyme n’avaient pas fini par phagocyter les siens. Celui pour lequel il éprouvait le plus grand attachement était son hommage au poète Evaristo Carriego.

Il dénicha l’ouvrage et souleva doucement la reliure. L’écrivain constata, submergé par une immense rancœur, que le texte avait été entièrement effacé. Il feuilleta à plusieurs reprises le livre, qui ne comportait plus qu’un amas de pages blanches. Il allait refermer le tas de papier avec un geste brusque exprimant toute sa souffrance, quand il remarqua une irrégularité à la surface du vélin. Comme par réflexe, il se mit à gratter l’imperfection avec le bout de son ongle. Le minuscule défaut se transforma alors en une tache opaque. Plus il grattait, plus la tache s’élargissait. Elle croissait de seconde en seconde, débordant du livre, qui avait glissé de ses mains ; rapidement, elle forma une mare solide qui se répandit sur le sol. Puis elle s’épanouit en spirales tentaculaires, qui grandirent à une vitesse vertigineuse et engloutirent les objets qui se trouvaient à leur portée.

Borges se sentit happé par cette force extraordinaire contre laquelle il n’opposa aucune résistance, comme si depuis longtemps déjà il s’y était mentalement préparé. Il fut aspiré à l’intérieur du livre qui se referma sur son passage. 

Le kaléidoscope, pages 174-175

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Double absurde et autres nouvelles, Cécile Avouac, Editions l'Harmattan, 2011.


Par Cécile - Voir les 0 commentaires

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