Babel numérisée

Si l'esprit de Borges s'exhumait de sa tombe, nul doute que l'écrivain argentin serait surpris de constater que son vieux rêve est de nos jours (quasiment) réalisé. A l'instar de La bibliothèque de Babel, le web réunit en un lieu unique quantité d'œuvres, de documents, d'images de tableaux et de sculptures... Jamais l'art n'a été aussi foisonnant que depuis qu'il est à la portée de tous, accessible d'un clic de souris.

M.C Escher, hand and sphere Mais le bouleversement le plus inattendu provoqué par Internet est peut-être l'émergence d'une nouvelle forme de critique d'art qui transcende les dictats élitistes et s'affirme à travers les arcanes de la libre expression. La conception anti-personnelle de l'art s'étiole, la création artistique retourne à l'essence même de ce qu'elle a toujours été : le témoignage d'une subjectivité qui s'expose devant l'altérité. Nul besoin de compresser l'artiste dans le carcan des genres pour avoir une opinion sur son talent, nul besoin d'être un théoricien pour ressentir du plaisir en contemplant un tableau ou en lisant un roman. Car l'art (comme toute chose ?) comporte mille facettes ; il n'est pas réductible à une analyse scientiste et révèle au néophyte parfois bien plus que la connaissance superficielle que l'esthète tente de lui soutirer.

Faits d'Art : aux origines du projet

Clin d'œil au titre d'un monument littéraire, A rebours, ce billet ne saurait mieux rendre hommage à Huysmans en donnant parole à son personnage, le dandy mystique Des Esseintes.
Pour Des Esseintes, féru d'Art et minutieux collectionneur, la spiritualité est indissociable du matérialisme et de la possession "physique" de l'œuvre. Il consacre ainsi une partie de sa fortune en l'acquisition d'une gigantesque bibliothèque. Un matin, alors qu'il projette de classer les ouvrages épars, le héros finit par constater tout le non-sens de sa démarche :

" Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l'agaça [...] ce désordre le choqua d'autant plus qu'il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses, soigneusement alignées à la parade, le long des murs.A force de les avoir passées dans son cerveau, comme on passe des bandes de métal dans une filière d'acier d'où elles sortent ténues, légères, presque réduites en d'imperceptibles fils, il avait fini par ne plus posséder de livres qui résistassent à un tel traitement et fussent assez solidement trempés pour supporter de nouveau le laminoir d'une lecture ; à avoir ainsi voulu raffiner, il avait restreint et presque stérilisé toute jouissance [...]
"

Tout comme Des Esseintes, qui rencontre ici les limites de la classification dans le domaine artistique, le blog Faits d'Art privilégie une approche sensitive, au-delà de l'énumération des œuvres. Sa vocation pourrait se résumer ainsi : créer un espace de liberté, autant que de partage du savoir, autour de toutes les formes d'Art : de la peinture à la gravure, en passant par la littérature et la photographie.


Par Cécile - Voir les 1 commentaires

Les plus grandes découvertes sont parfois le fruit du hasard. Qui sait, sans le piquant de la providence, les antibiotiques n'auraient peut-être jamais été inventés, et l'Amérique serait encore une contrée inexplorée.

Mon épopée dominicale fût moins grandiose que ces grandes découvertes, mais elle illustre à sa manière ce raisonnement. Suivant les conseils de quelques influenceurs de mon entourage, je me rendais à la rétrospective du peintre japonais Hokusai au musée Guimet. Mais je fus victime du succès de l'exposition, qui était déjà complète. J'eus beau insister, protester... rien à faire, le musée implacable me ferma sa porte au nez.

Je m'apprêtais donc à rentrer chez moi le coeur lourd de déception lorsque j'aperçus dans le métro une affiche de l'exposition Peter Doig au musée d'Art Moderne, à deux pas du Guimet. L'affiche, pour le moins laconique, n'était composée que du nom du peintre, dont j'ignorais tout, et du détail d'une toile, représentant un homme barbu assis dans une longue barque orange. Poussée par la curiosité, je rebroussai chemin pour me rendre à cette mystérieuse exposition.

Au musée d'Art Moderne je découvre que ce Peter Doig est un peintre contemporain d'une quarantaine d'années et qu'il a passé son enfance entre l'Ecosse et Trinitad. En apparence communs, la plupart des sujets de composition représentent des paysages de cartes postales, parfois au bord du poncif dans leur représentation idyllique. Mais il serait erroné d'en déduire que ces peintures sont de simples mimésis du réel. L'artiste ne s'inspire de la réalité que pour mieux la déconstruire et la façonner d'imaginaire, jusqu'à rendre la description de ses toiles quasi impossible.
Peter Doig, Gasthof zur Muldentalsperre
« Un tableau n'est pas fixe, immobile comme une photographie... Peindre c'est s'avancer sur une surface, s'y perdre, se perdre soi-même, aller au-delà de soi, marcher sur une étendue et s'y laisser engloutir physiquement », déclare-t-il.

Cet engloutissement, Peter Doig le figure symboliquement à travers l'eau, omniprésente dans ses peintures. Elle revêt différentes formes :


Liquide avec les ondées féériques de Grande Rivière ou les marais inquiétants de Echo lake. Peter Doig, Echo Lake  Peter Doig, Grand riviere


Solide avec des paysages glacés, comme celui de Blotter où le peintre met en scène son propre frère, au milieu d'un lac gelé.  

Peter Doig, Blotter   

L'eau est un miroir qui confère une nouvelle dimension aux oeuvres, invitant le spectateur à deviner un monde caché dans son reflet, comme si la spécularité exprimait mieux la réalité que l'objet lui-même.

A l'image de son auteur, l'exposition - une cinquantaine de toiles sagement rangées par ordre chronologique - se voulait simple et intimiste, dénuée des poncifs théoriques et de son florilège d'artifices. Cette sobriété avait peut-être pour but de laisser une plus grande liberté d'interprétation aux visiteurs.

Ca tombe bien, j'aime la liberté, et me laisser voguer au gré des oeuvres sans élucubrations superflues pour superviser ma pensée. Et c'est sans doute pour cette raison que j'ai été conquise par les oeuvres de Peter Doig. Ses toiles ne s'interprètent pas : elles se ressentent, pour ne pas dire qu'elles se respirent, comme autant de chemins nous guidant vers notre propre perception du monde.




Peter Doig, 100 years ago Quant au tableau représenté sur l'affiche de l'exposition Peter Doig, j'y ai décelé une possible référence à l'enfer virgilien. Cette longue barque orange n'est pas sans rappeler celle du nocher Charon, le passeur des âmes qui conduit les morts sur le Styx :
"Le Nautonier ravi pique ses yeux constants
Sur ce fatal rameau qu’il n’a vu de longtemps ;
Et sans plus résister, dans un calme silence,
Sa nacelle rouillée à la rive il avance."
(Enéide, chant VI, traduction Marie de Jars)
De même, l'homme solitaire face à sa déréliction et l'îlot esquissé en arrière plan correspondent à la configuration des enfers dans l'oeuvre de Virgile.


Par Cécile - Voir les 1 commentaires

Traces du sacré, affiche, Beaubourg Je vous conseille vivement l'exposition "Traces du sacré" organisée par le centre Georges Pompidou, à laquelle je me suis rendue ce dimanche.  En dépit de son titre aux connotations religieuses, "Traces du sacré" ne traite pas uniquement de l’influence de la religion sur l’Art. Elle explore le questionnement métaphysique en tant que source d'inspiration pour l'artiste. L’exposition réunit une sélection d’environ 350 œuvres modernes et contemporaines (sculptures, peintures, projections vidéos, jeux de lumières et néons…) qui toutes ont aspiré à percer les énigmes de l’existence humaine et de son devenir.

Arrivée au 6ème étage du musée, j’entreprends un cheminement chronologique qui figure l’évolution du rapport au sacré dans les différents courants artistiques du XXème siècle. Du culte des divinités à la négation de toute forme divine, remplacée par les idoles matérialistes de la société de consommation, la grande épopée spirituelle est exhaustivement retracée.


Le point culminant du parcours correspond à « L’apocalypse » des guerres mondiales, dont l’absurdité et l’atrocité remet en cause l’idée même de destinée humaine. Dans une salle vide, les visiteurs s’attardent près d’un mannequin de cire agenouillé face à un mur, de la taille d’un enfant. En m’approchant de la figurine, je découvre que son visage est celui d’Adolph Hitler. J’ignore ce qui est le plus troublant dans l'oeuvre de Maurizio Cattelan : le réalisme du regard transperçant de cet avatar de cire ou la confrontation brutale avec les noirceurs d’une réalité dont l’humanité rougit encore.

    Maurizio Cattelan, Him  


Dans un registre plus léger, la salle nommée « The Doors of perception » rassemble les œuvres d’artistes issus de la Beat Generation. Pour ces artistes, la prise de psychotropes devient un moyen comme un autre d’accéder à des vérités qui dépassent les confins du monde réel.  Les peintures hallucinogènes de John Cage témoignent de cette quête au vitriol. Pour en avoir une idée plus précise, voici une compilation vidéo des "expérimentations" visuelles menées par John Cage et Marcel Duchamp. Un régal !

            

Par Cécile - Voir les 2 commentaires

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