Giorgio de Chirico, L'énigme d'un jour II, 1914 Avis aux parisiens, il ne vous reste qu'une dizaine de jours pour admirer - si vous ne l'avez déjà fait - la très belle exposition du musée d'Art Moderne consacrée à Giorgio de Chirico, poétiquement nommée "La Fabrique des rêves". Ce billet ne suffirait pas à explorer en profondeur l'œuvre d'un artiste protéiforme, qui s'engagea tour à tour dans le courant surréaliste, la peinture métaphysique, le néo-classicisme...
Aussi, je vous propose de m'attarder plus particulièrement sur deux techniques utilisées par Giorgio de Chirico, étroitement liées à des procédés littéraires : l'autoportrait et la mise en abyme. Peut-être n'est-il pas hasardeux d'édifier un tel parallèle tant les effets de la peinture empruntent parfois à ceux du roman... et vice versa.


Autoportrait ou fiction de soi ?

Au cœur de l’exposition s’étend une surprenante galerie jonchée d'une vingtaine d'autoportraits de Giorgio de Chirico. Devant cette abondance, il serait légitime de croire à une fièvre narcissique, si l’on ne devinait pas qu’à travers ces déclinaisons de soi, se profile la quête identitaire du peintre, taraudé par la recherche d’un "moi" insaisissable. Néanmoins, en dépit de l'apparente fidélité des portraits à leur modèle, c’est un tout autre individu que nous livre la représentation artistique. De prime abord, pour le spectateur, l’amalgame entre l’artiste et son autoreprésentation s’affirme comme une évidence. Pourtant, quelques indices conduisent à interpréter ces autoportraits comme des tentatives de métamorphoses où De Chirico se réinvente à loisir, apparaissant sous les traits d’un gentilhomme du XVIIème siècle, d’un Torero, ou d’une statue de marbre.

Giorgio de Chirico, Galerie d'autoportraits
Le tableau devient dès lors un espace indéfini et intemporel, un no man’s land qui autorise le franchissement de la démarcation communément admise entre le réel et l’imaginaire, entre le passé et le présent. D’autre part, l’interprétation réaliste des autoportraits est annulée par De Chirico lui-même, dont la conception artistique a toujours réfuté la copie du monde réel, laissant au contraire une large place au rêve, à la fantasmagorie, au symbolisme et au Mythe. En ce sens, l'autoreprésentation s’affirme plutôt comme une mise en fiction où l’invention absorbe l’individu réel et qui atteint son apogée dans le Portrait de l’artiste avec sa mère, réalisé en 1919. De Chirico s’y peint de profil, en arrière plan, dans l’ombre d’un personnage qu’il présente comme sa génitrice :

Giorgio de Chirico, Portrait de l'artiste et sa mère

En y regardant de plus près, les traits de cette mère fictive s’avèrent être si proches de ceux de son fils que l’identité de la figure maternelle vole en éclats. N’est-ce-pas plutôt De Chirico en personne, paré d’atours féminins, fardé et vêtu comme une Dame du Monde ? A mon humble avis, il ne faut pas réduire cette ambiguïté au simplisme d’une projection freudienne, mais l'envisager plutôt comme l’expression des liens fusionnels qui lient le peintre à sa mère, qu’il traite artistiquement sous l’angle de l’indivisible.

La mise en abyme

Arrivé à la dernière salle, le visiteur pourra être surpris d’achever son cheminement par ce qu’il pourrait confondre avec une « redite ». A la fin de sa vie, De Chirico s’est en effet évertué à repeindre ses anciennes toiles, autrement dit, il est devenu le copiste de ces propres œuvres. Pourtant, ces toiles inédites, apparemment similaires à leurs aînées, comportent de nombreuses nuances.  Par exemple, dans L’enfant prodigue de 1975, l’artiste reprend les personnages de la version réalisée en 1922, mais les contours y sont plus froidement appuyés et la toile originelle s’enrichit d’un décor aseptisé, réduit à un jeu de perspectives qui vise à renforcer la solitude du père et du fils, à présent noyés dans l’espace.

Le vertige s’accroît lorsque les anciens tableaux viennent hanter les nouveaux, tels des esprits capricieux et tenaces, se refusant à disparaître. Dans le Retour d’Ulysse (1968), le spectateur attentif reconnaîtra un fac-similé du tableau Place d’Italie, accroché au mur de la chambre du vainqueur grec.

Giorgio de Chirico, Le retour d'Ulysse   Détail du retour d'Ulysse

Contrairement au roman, où la mise en abyme destitue parfois l’écrivain de son rôle, en laissant penser qu’un personnage fictif est le véritable auteur du récit (dans les Faux-monnayeurs, André Gide attribue l’origine du récit au personnage d’Edouard), la mise en abyme artistique assoit ici l’autorité du peintre : De Chirico est deux fois le créateur de son tableau.

Fugit irreparabile tempus 

Dans l'œuvre de Giorgio de Chirico, mise en abyme et mise en fiction de soi sont deux procédés qui prennent sens dans une démarche expérimentale. Ils lui permettent de s’explorer en tant qu’homme et en tant qu’artiste en s’examinant sous toutes les coutures, en se reproduisant à l’infini pour s’inscrire dans une pérennité que l’écoulement du temps interdit.

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Giorgio De Chirico, La fabrique des rêves
Jusqu'au 24 mai 2009
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président Wilson
75116 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu'à 22h

Métro Alma-Marceau ou Iéna
RER C Pont de l'Alma
Bus 32, 42, 63, 72, 80, 92

 


Par Cécile - Voir les 10 commentaires

Aert de Gelder, Le Banquet d'Ahasuerus Nombre d'auteurs manient avec dextérité la métaphore culinaire, quand ils ne consacrent pas des pans entiers de leur roman aux nourritures terrestres. Inventeurs de mets exquis, créateurs de fumets appétissants, qui sont ces cordons-bleus du verbe qui nous mettent l'eau à la bouche ? Découvrez-les à travers un panorama des festins fictifs les plus mémorables de l’histoire littéraire.


Le plus hédoniste : la ripaille gourmande de Rabelais

Classique du genre de la littérature gastronomique, comment ne pas citer Pantagruel, dont le récit est truffé de références à la bonne chère. Rabelais y décrit les fastes de banquets somptueux à en faire saliver le lecteur :

« Pendant qu’ils banquetaient, Carpalim dit : " Ventre Saint Quenest, ne mangerons-nous jamais de gibier ?" […] Immédiatement Epistémon fit deux belles broches de bois à l’ancienne […] et au feu où brûlaient les chevaliers ils firent rôtir leur venaison. Et après, festin, avec flots de vinaigre. Le diable emporte celui qui aurait fait semblant ! C’était triomphe de les voir bâfrer. » (Chapitre XVI)

Avis aux estomacs fragiles : la lecture de Pantagruel leur demandera sans doute un peu d’entraînement.


Le plus insolite : le repas de deuil de Huysmans

Dans A Rebours, le riche et excentrique personnage Des Esseintes organise un faux banquet de deuil, dont l’originalité consiste à ne servir que des aliments de couleur…noire.

« On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes […] »

Inspiré d’un fait réel, cet étrange repas a bel et bien eu lieu ! En 1873, Grimod de La Reynière organisa un « souper funèbre » dont le succès fut tel que de nombreux écrivains de l’époque, comme Grimm et Bachaumont, relatèrent l’événement dans leurs écrits.

Vincenzo Campi , Les mangeurs de Ricotta

Le plus réaliste : le banquet populaire vu par Zola

Septième volume de la série des Rougon-Macquart, L’Assommoir est sans doute la peinture la plus criante de vérité des milieux populaires du XIXème siècle. Le rite du repas est ici décrit comme révélateur des us et coutumes de la classe ouvrière :

« C’était même touchant de regarder cette gourmande s’enlever un bout d’aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter, parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n’était pas une femme. Est-ce que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ? Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert.»

En s'appuyant sur des procédés réalistes (description en hypotypose, minutie des détails et focalisations sur les différents personnages), Zola parvient à donner vie à son banquet. Pour un peu, le lecteur serait tenté de s’attabler à côté de Gervaise et de picorer, lui aussi, un morceau d’oie rôtie !  


Par Cécile - Voir les 5 commentaires

Matthäus Merian Le Grand Palais abrite en ce moment une superbe exposition, qui ambitionne de révéler les secrets bien gardés de plus de 250 œuvres d‘art, de l’ère classique au surréalisme. Une image peut en cacher une autre est un parcours surprenant qui dévoile les images dissimulées dans des tableaux ou des sculptures, parfois passées inaperçues même à travers le crible du connaisseur le plus aguerri.
Au gré de calembours visuels, de figures doubles révélées par un miroir, d’anamorphoses, d’imageries populaires et croquis d’Epinal, la visite s’avère être une expérience ludique où la contemplation esthétique est souvent relayée par le « jeu des erreurs » auquel le spectateur s’exerce - parfois non sans mal - pour chercher les images intruses. Néanmoins, derrière l’apparente légèreté de leur présence, les images cachées confèrent une nouvelle dimension aux œuvres.  Qu’elles aient été volontairement insérées ou que le subconscient de l’artiste s’exprime à travers elles contre son gré, toutes révèlent une facette inédite de l’œuvre d’art quand elles ne conduisent pas à son intégrale réinterprétation.

Voici quelques morceaux choisis d’une exposition qui vaut le détour :

Images composites

Immortalisé par Arcimboldo, dont la technique serait inspirée des miniatures Mogholes, le tableau composite consiste à utiliser une multitude d’images pour en former une autre. En dépit de leur apparente similitude, les miniatures orientales et les peintures de l’école d’Arcimboldo n’obéissent pas au même système de pensée.

Chez Arcimboldo, l’utilisation d’objets issus du monde végétal ou animal pour créer des figures humaines permet de mettre en exergue une conception animiste qui réintègrerait l’homme dans l’unité originelle qui le lie à la nature.

Le vertige s’accentue dans L’homme-potager (à gauche) où la corbeille de légumes se transforme en un visage caricatural lorsque le tableau est à l’envers.

Arcimboldo, l'homme-potager          Arcimboldo, L' Eté

Dans les peintures persanes issues des écoles Mogholes et Deccan, l’image composite a une visée différente : elle soulève la contradiction de l’homme vertueux en proie à ses démons « intérieurs ».

Willem Schellinks, Fantaisie Moghole

Anthropomorphisme

Une image peut en cacher une autre tend à démontrer qu’un nombre considérables d’œuvres classiques, réalistes et modernes peuvent être reconsidérées sous le jour d’une conception anthropomorphique. Accidentels ou intentionnels les visages humains apparaissent dans le décor sous la forme de rocailles, de nuages, de torrents…
Dans une perspective classique, la dissimulation de figures humaines s’explique volontiers par les intentions symbolistes de l’artiste : l’intrusion d’images doubles peut mettre en exergue une allégorie ou signaler la présence du démiurge, en tant que force transcendantale.

En revanche, chez les artistes naturalistes l’introduction de ce type d’images est nettement plus controversée, puisque le procédé semble aller  à l’encontre  de l’attachement réaliste des créateurs. Les critiques ont ainsi reproché à Gustave Courbet de s’écarter de son habituel mimétisme à la nature dans son tableau Le Géant de Saillon, parsemé de plusieurs têtes résidant entre les roches.
Ci dessous, à gauche : l'authentique grotte de Saillon. A droite le tableau de Courbet. La tête inspirée du géant "réel" est redoublée par la présence de l'autre visage "inventé", situé tout au fond de la grotte.

La grotte de Saillons    Gustave Courbet, Le géant de Saillons

Que dire de Degas dont on a découvert qu’il utilisait certains portraits « ratés » pour recomposer des paysages, en suivant les contours du visage et du corps du tableau initial ?

Salvador Dali ou le jeu kaléidoscopique

Dans les œuvres de Salvador Dali, l’image est rarement constituée d’une seule facette et l’œil de celui qui sait regarder se laissera emporter par une palette d’illusions visuelles, comme autant de chimères surgissant d’un rêve.

  Salvadore Dali, L'énigme sans fin

 

Au paroxysme de la dissimulation, L’énigme sans fin contient une multitude de formes dont l’appréhension de l’une n’est possible que par l’annulation d’une autre. Paysage, cabinet de curiosités ? Dali s’amuse de la perplexité du spectateur cherchant à saisir un sens toujours en fuite...

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Une image peut en cacher une autre
Du 8 avril au 6 juillet 2009
Galeries nationales du Grand palais
Ouverture : tous les jours (sauf le mardi)
Horaires : De 10h à 20h, nocturne le mercredi jusqu'à 22h
Plus d’informations sur une image peut en cacher une autre 


Par Cécile - Voir les 0 commentaires

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