Monthly Archives: mars 2012

H-O-M-E de Lettres et petits chez-soi

Les demeures d’écrivains ne présentent généralement pas ou peu d’intérêt. D’une part parce que leur ambition – introduire le lecteur fanatique dans l’intimité de l’écrivain – est utopique, puisqu’elle émane d’une recomposition aléatoire. D’autre part parce que la juxtaposition simplificatrice de l’homme et de l’œuvre, paroxysme d’une lecture Sainte-Beuvienne, ne permet pas d’approcher l’auteur (sinon par le biais d’une illusion), encore moins d’expliquer la genèse de son travail. Connaître un écrivain ne se résume pas à contempler la couleur de son papier peint ou les motifs de son tapis. Vous imagineriez-vous dire : « Son bureau était ovale. Ceci explique les circonvolutions de ses romans » ?

Néanmoins il est une maison d’écrivain qui fait exception : la demeure de Chateaubriand, magnifiquement préservée mais aussi marquée par l’histoire. Volontairement excentrée de la ville et des sites touristiques, elle est aujourd’hui ouverte aux visiteurs dans des conditions qui permettent sa sauvegarde.

Maison de Chateaubriand

Porte maison Chateaubriand

Condamné à l’exil après la publication d’un pamphlet subversif contre Napoléon, Chateaubriand fut contraint de quitter Paris. Profondément séduit par le site isolé de Chatenay-Malabry, il y acheta une demeure en 1807, qu’il fit entièrement restaurer et arranger suivant ses goûts. Il y habita avec sa compagne Céleste durant près d’une décennie. Nichée dans l’enceinte végétale que forme la Vallée aux Loups, la maison de l’écrivain ressemble à s’y méprendre à l’une de ces anciennes demeures victoriennes, déchues sur un coin de lande. L’atmosphère du lieu étonne : partout, elle distille la présence de son habitant. Chaque pièce, agencée à la manière d’un souvenir, se parcourt comme un chapitre des Mémoires d’outre-tombe.

Chambre de Chateaubriand

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Portrait de Juliette Récamier, amie fidèle du romancier

Chateaubriand peinture

Les Adieux de René à sa sœur, Turpin de Crissé, Lancelot-Théodore

Confronté à d’importantes difficultés financières, Chateaubriand fut contraint de revendre sa maison de Chatenay-Malabry. Elle fut transformée avant la première guerre… en asile d’aliénés. Le dadaïste Jacques Rigaut s’y suicida en 1929. Mais ce tragique événement n’altéra en rien l’aura romantique du lieu où furent rédigées les premières pages des Mémoires. Aujourd’hui propriété du conseil régional, la maison de Chateaubriand reflète plus que jamais l’âme de son plus illustre habitant.

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Artemisia et Berthe : vies parallèles

Les peintres Artemisia Gentileschi et Berthe Morisot sont actuellement à l’honneur grâce à deux rétrospectives qui leur sont consacrées. Sauf la contingence de ces deux expositions, se déroulant respectivement aux musées Maillol et Marmottan Monet, la tentation de dresser des parallèles entre ces deux artistes que plusieurs époques séparent n’aurait jamais été. La raccourci est un peu réducteur : deux femmes peintres, deux femmes fortes, qui ont l’une après l’autre livré un combat similaire pour s’imposer dans un milieu artistique majoritairement masculin. A condition de réprouver toute lecture sociocritique, un rapprochement entre Artemisia Gentileschi, figure phare de la peinture baroque italienne et Berthe Morisot, pionnière du mouvement impressionniste, mérite pourtant d’être opéré.

Berthe Morisot, Femme et enfant sur un balcon, 1872

Deux femmes amoureuses de l’Art : oui mais surtout deux avant-gardistes paradoxalement tombées dans l’obscurantisme, qui surprennent par la maîtrise de leur technique et l’investissement accordé à leurs vies d’artistes.

Autoportraits revendicateurs

La confrontation des autoportraits d’Artemisia Gentileschi et de Berthe Morisot révèle une vision égale de la femme artiste, que chacune tentera d’imposer en son temps. Ces compositions, réalisées à trois siècles d’intervalle sont étrangement similaires. Plus que des autoreprésentations, elles s’affirment comme des manifestes de leur statut d’artiste, rôle traditionnellement réservé aux hommes.

L’autoportrait d’Artemisia se représentant sous les traits d’une Allégorie en train de peindre, exacerbe sa fonction d’artiste accomplie, ici doublement réaffirmée par sa féminité puisque l’Allégorie était souvent employée pour figurer l’Art, et ce bien avant la Renaissance.

Artemisia Gentileschi, Autoportrait comme allegorie de la peinture

Berthe se représente également en train de peindre. Son regard assuré semble défier le spectateur, comme pour revendiquer son statut et sa légitimité à exercer son art.

Berthe Morisot, Autoportrait, 1885

De l’ombre à la lumière

Artistes accomplies, Berthe et Artémisia n’en demeurent pas moins des femmes à part entière, en proie à un destin tourmenté. Berthe lutta toute sa vie contre un tempérament mélancolique dont les paroxysmes altérèrent les rares moments de bonheur. Quant à Artemisia, abusée par un ami de son père, Agostino Tassi, à l’âge de 19 ans, elle fut marquée à jamais par ce triste évènement. Le vécu personnel, cependant, ne transparaît pas de la même manière dans leurs œuvres.

Chez Artemisia, le drame intime est omniprésent. Peintre des ténèbres, elle exploite les thèmes les plus sombres de l’histoire biblique et de la mythologie. Ses héroïnes, Suzanne ou Cléopâtre, incarnent la vertu triomphant de la domination masculine. Les scènes les plus violentes, comme Judith décapitant Holopherne, revêtent une fonction cathartique, permettant à la jeune femme d’assouvir une impossible vengeance.

Artemisia Judith et Holopherne, 1620

Artemisia Gentileschi, Corsica et le Satyre, 1640

Au contraire, pour Berthe Morisot, l’art est un échappatoire qui lui permet de s’exiler du monde réel. La mise en scène d’univers paisibles et baignés de clarté satisfait à son besoin de réassurance, tout en lui allouant la stabilité que son existence lui refuse. Ses jeunes filles enrubannées, lisant ou se promenant dans des jardins verdoyants sont bien loin des belliqueuses d’Artemisia. Mais le calme apparent des toiles ne doit pas faire éluder l’utilisation de techniques novatrices, dont s’inspirèrent bon nombre de ses homologues.

Berthe Morisot, jeune fille dans un jardin

Eugène Manet et sa fille, 1881

Une même audace

L’ardeur au travail de Berthe est intensément liée à sa quête de perfection, qui la poussera à toujours se remettre en question pour mieux surprendre et innover.

« Il y a si longtemps que je n’espère plus rien et même chez les autres, que le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée. La mienne se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui passe; oh, quelque chose, la moindre des choses. Eh bien, cette ambition-là est encore démesurée ! Une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, et quelque fois un souvenir plus spirituel des miens, une seule de ces choses me suffirait. »

Artemisia, guidée par son inspiration caravagesque, relève tous les défis. Elle n’hésite pas à se dépasser en choisissant des sujets déjà immortalisés par de grands maîtres, comme la Danaé du Titien.

Artemisia Gentileschi, Danae, 1612

Titien, Danae, 1546

La version d’Artemisia apporte au thème de Danaé une dimension nouvelle. Dans son tableau, la cupide servante se détourne complètement de sa maîtresse pour recueillir des pièces d’or, attitude qui renforce l’opposition entre les vicissitudes terrestres et le monde du Divin.

Injustement oubliées, Artemisia Gentileschi et Berthe Morisot connurent le succès de leur vivant. Grâce à leur combativité et à la qualité de leur production, elles ouvrirent la voie à de nombreuses artistes, prouvant que le talent n’est pas une affaire de genre.

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Les cryptes discrètes du Palais de Chaillot

10 000 m2 retraçant l’histoire de l’architecture, des cités antiques à nos villes modernes. La Cité de l’architecture et du patrimoine, qui occupe l’aile est du Palais de Chaillot, défie le muséophile par son gigantisme. Difficile de croire qu’un tel « centre commercial » de la culture puisse abriter en son sommet une galerie secrète, dont l’accès est si préservé qu’on pourrait la croire interdite au public. Alors, plutôt que de vous attarder dans les salles – bondées – du rez-de-chaussée et du premier étage, précipitez-vous à la Galerie des fresques et des vitraux, petit bijou épargné de la foule. Mais avant de réfuter son existence, ouvrez l’œil : celle-ci est bel et bien indiquée par une minuscule pancarte, indécelable aux visiteurs non avertis. Tant mieux pour vous, qui profiterez d’un parcours quasi solitaire.

Cite architecture patrimoine coupole cathedrale

Coupole de la Cathédrale de Cahors – reproduction

C’est au dernier étage, dans une pénombre de grenier, que s’ouvre lla fameuse Galerie. Anthologie condensée de l’architecture moyenâgeuse, elle recèle une reconstitution minutieuse des fleurons artistiques romans et gothiques. Un monumental travail de copiste puisque près de 400 fresques, grandeur nature, ont été répliquées avec une fidélité parfaite. Peintures et vitraux y sont aménagés sur leurs façades d’origine : cryptes, hypogés, abbayes et voûtes de cathédrales. La restitution d’architectures prestigieuses comme les églises de Kernascléden et de Saint-Nicolas de Tavant ou la Chapelle de Grézillé, permet de réaliser un étonnant tour des plus beaux sanctuaires disséminés sur le territoire français.

Crypte de Tavant

Crypte de Tavant

Crypte de la chapelle de Saint-Nicolas de Tavant – reproductions

Mais l’expérience produite dépasse l’intérêt culturel du site : tous les éléments sont réunis pour que le visiteur s’exile des temps et lieux contemporains. La semi-obscurité, la fraîcheur des pierres, la douceur des couleurs effleurées sur les parois, rendent palpables l’atmosphère des temples du passé. Alcôves et corridors s’imbriquent et s’enchaînent, obligeant le promeneur, pris au piège de culs-de-sacs et d’embouchures artificiellement promises, à revenir sans cesse sur ses pas et, par là même, à découvrir les détails qui lui auraient échappés.

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Voûte de l’Eglise de Kernascléden – reproduction

La Galerie des fresques et des vitraux est d’autant plus réussie que l’imitation des canons de l’architecture médiévale – projet dont elle découle - comporte en elle-même une certaine dose d’artifice. Le parti pris des commissaires est pour beaucoup dans ce succès. Ici pas de contrefaçons vulgaires ou de maquettes à l’emporte-pièce ; le soin apporté aux reproductions artisanales résulte de l’ambition de la Cité Chaillot : promouvoir la diversité et la richesse du patrimoine français en offrant un regard sur ses plus beaux sites… comme si vous y étiez.

En vidéo : le travail minutieux des artisans de la Galerie des fresques et des vitraux

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La Cité de l’architecture et du patrimoine

Palais de Chaillot

1 Place du Trocadéro et 11 novembre

75016 Paris

01 58 51 52 00

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