Monthly Archives: juillet 2009

L’amour des beaux corps

 A la fois tabou et objet de désir, le corps a toujours  provoqué un véritable culte qui n’est pas l’apanage du monde moderne. La recherche d’un perfectionnement esthétique, au cœur des préoccupations quotidiennes dès l’antiquité, est étroitement liée à l’Art. Parce qu’il est l’habitacle de l’âme dont il se veut le reflet, parce qu’il est au mitan d’une symbolique extrêmement vaste, enfin parce qu’il incarne la notion même de beauté, le corps est rapidement devenu un sujet de composition.

Tentures tapisseries

L’hôtel de Cluny propose d’interroger l’évolution de ce rapport au corps à travers un voyage temporel de l’Antiquité au Moyen-âge, intitulé Le bain et le miroir. Trois salles, dont le frigidarium entièrement rénové des thermes de Cluny, rassemblent des accessoires dédiés aux soins de beauté, des tableaux représentant des scènes de bains, des sculptures de Vénus rappelant l’idéal à atteindre, qui sont autant de vestiges attestant de l’intérêt porté à l’apparence.

Le Thermalisme romain : un esprit sain dans un corps sain

Rituel sanitaire mais aussi social, le bain occupe une place prépondérante dans l’Empire romain. Hommes, femmes, enfant se rendent régulièrement aux thermes. Déjà, on  soupçonne les propriétés salutaires de l’ablution. Beauté et médecine sont d’ailleurs deux domaines convergents. Les onguents médicinaux se révèlent très proches des soins esthétiques. L’estampille, version antédiluvienne de la notice permet d’identifier immédiatement un remède. Elle contient, comme aujourd’hui, les informations concernant le nom de l’organe à soigner, la posologie… et parfois même un message publicitaire vantant ses mérites !
Mais l’usage de cosmétiques est avant tout une arme de séduction qui intervient dans le cérémonial amoureux. A Rome, la mise en beauté féminine est une affaire sérieuse, pour ne pas dire un devoir. En témoignent les précieux conseils dispensés par Ovide dans L’Art d’aimer :

«  Que votre coiffure ne soit jamais négligée ; sa grâce dépend du plus ou moins d’adresse des mains qui président à ce soin. »

Venus à sa toilette, école de Fontainebleau

Concernant les formules des produits de beauté, certains ingrédients confirment l’adage « il faut souffrir pour être belle ». Les femmes n’hésitent pas à utiliser des teintures d’oxyde de plomb et de chaux ou des fards blancs à base de céruse, composants extrêmement toxiques.
La beauté n’est pas une préoccupation exclusivement féminine. Les hommes se rendent aux bains fréquemment, où ils pratiquent la sudation et s’adonnent à la gymnastique, héritage de la tradition hellénistique. Il est aussi acceptable pour un homme de s’enduire d’huile parfumée et de faire usage du strigile, un étrange instrument ressemblant à un couperet, pour racler son épiderme.

Quand la beauté devient Art

Outre le fait que les pigments utilisés pour se farder sont identiques à ceux utilisés par les peintres et les coloristes, les récipients contenants les crèmes et les onguents peuvent devenir à l’occasion des supports de la création artistique. Les Thymiaterions (encensoirs), les vases zoomorphes, ou les balsamaires richement décorés de scènes mythologiques sont à eux seuls des œuvres d’art.

Thymaterion exemple Vénus détachant sa sandale

Les épouses des patriciens les plus aisés sont très friandes de ces objets précieux. Elles  s’arrachent poudriers, boîtes à bijoux, peignes, tous exécutés de main de maître : l’industrie du luxe est née.

Le moyen-âge où la séduction en catimini

L’idée couramment admise est que le Moyen-Age, ère boétienne par excellence, est synonyme de régression sanitaire. En réalité, le bain perdure en tant que rite, toutefois relégué à la sphère privée.
Les bains publics connaissent en effet la condamnation intransigeante de l’Eglise, qui souligne la dimension érotique de ces lieux de stupres, assimilés à des lupanars. De même, les attraits féminins doivent être masqués, en tant que tentations diaboliques.
L’attention accordée au paraître ne disparaît pas pour autant. Le miroir, dont la technique s’est perfectionnée, connaît un essor considérable. Discrédité par le christianisme comme ustensile voué à flatter l’orgueil, il est réhabilité à travers sa fonction figurative : il permettrait de refléter l’âme…

titien femme au miroir

Bien que l’exposition proposée par le musée Cluny passe sous silence l’existence de miroirs obsidiens, cette croyance n’est pas sans rappeler le miroir sombre de Lycosoura, dont l’étrange configuration efface le reflet de celui qui s’y contemple pour exalter celui du divin.
Autorisant l’extension du réel vers l’infini, le miroir est une source d’inspiration pour les artistes. Nombreux sont ceux, d’Alberti à  Van Eyck, à avoir inséré un miroir dans leur œuvre. Celui-ci devient alors un nouvel espace symbolique, et il n’est pas rare qu’un message moral s’y cache pour appuyer la fatuité de l’existence ou la vanité des apparences.

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Le bain et le miroir
Jusqu’au 21 septembre 2009
Musée du Moyen Âge – Thermes et Hôtel de Cluny
6, Place Paul Painlevé
75005 Paris
01 53 73 78 00

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Utrillo et Valadon : de l’idéal à la déliquescence

Pour la première fois à Paris, l’exposition Valadon / Utrillo proposée par la Pinacothèque met en perspective un duo d’artistes hors du commun : Suzanne Valadon et Maurice Utrillo, mère et fils. Un parallèle des plus réussis où le lien filial et ses déchirements sont aussi bien mis en exergue que les rivalités et les rapprochements artistiques.

Genèse d’une famille tourmentée

Suzanne Valadon, de son vrai nom Marie Clémentine Valadon, est immergée dans le cercle intime des impressionnistes en tant que modèle. Elle devient l’égérie de RenoirPuvis de Chavanne, et surtout de Degas qui l’exhorte à suivre ses aspirations artistiques. C’est sous sa tutelle qu’elle ébauche ses premiers croquis qui résonnent familièrement avec les danseuses et les nus féminins du maître.

Valadon Portrait Maurice Utrillo

Renoir, portrait de Suzanne Valadon
Conjointement, la sulfureuse Marie fait éclore de nombreuses passions, desquelles naîtra un fils, baptisé Utrillo en souvenir de l’un de ses amants. Né de père inconnu mais sous le joug d’une vocation qui ne pouvait être que tournée vers l’art, Maurice Utrillo sera lui aussi, presque fatalement, aspiré par la bohème. Dès ses jeunes années, il suit les traces de sa mère et se lance dans la peinture. Sa rencontre avec le jeune André Utter, alors élève aux beaux-arts, va bouleverser le parcours d’Utrillo tant sur le plan artistique que sur le plan affectif. Lorsqu’il découvre que son camarade entretient une liaison avec sa mère, il est anéanti. Cette aventure provoque un schisme fatal dans la personnalité d’Utrillo. Dévoré par ce qu’il juge être une trahison, et d’une certaine manière, en prise avec une jalousie qu’il ne s’avoue pas, Utrillo se livre aux excès alcooliques avec une dévotion diabolique, troquant ses plus belles toiles contre quelques lampées de whisky de la même manière qu’il aurait alloué son âme à l’ange déchu.

Valadon, portrait de famille
De gauche à droite : André Utter, Suzanne Valadon, Maurice Utrillo et la mère de Suzanne Valadon

Valadon et Utrillo : deux artistes opposés et complémentaires

Alors que sa mère ne peint que sporadiquement, Utrilo connaît un grand succès avec sa « période blanche » et ses vues plongeantes des hauteurs de la butte Montmartre, embruinées comme si elles avaient trempées dans des vapeurs de lait. Aux déserts urbains de son fils, à ses ruelles vides, ses maisons cadenassées englouties dans une désolation absolue, Valadon oppose un monde bien vivant de personnages hauts en couleurs. Son œuvre trouve son apogée dans l’art du portrait. Peut-être parce qu’elle fut modèle avant d’être peintre, celle qui fut également Marie avant d’être Suzanne, fait preuve d’une dextérité par laquelle elle parvient à insuffler vie à ses personnages. Par la magie du jeu comparatiste de l’exposition, qui alterne les tableaux de la mère et du fils, les reflets flamboyants des chauds paysages cerclés de noir de Valadon, la plus « fauve » de l’école de Paris, illuminent la pâleur maladive des panoramas de givre d’Utrillo.

Maurice Utrillo, maisons sous la neige

Suzanne Valadon, Nus

Valadon Femme à la Contrebasse

Décadence d’Utrillo, épanouissement de Valadon

Echappé de l’asile de Villejuif où il était retenu depuis plusieurs années, de plus en plus engouffré dans l’alcoolisme, Utrillo ne parvient plus à composer. Comme si le succès des deux artistes ne pouvait coexister, c’est lorsque le triomphe d’Utrillo décline que celui de sa mère connaît une envolée fulgurante. La figure maternelle prend le relais, livrant une collection pléthorique de toiles vibrantes, animées du souffle que son fils a perdu.

Chez Suzanne Valadon et Maurice Utrillo, l’art est ce pont suspendu au-dessus des abysses de l’incommunicabilité, où transfusent les non-dits, sans doute le dernier lien capable d’annihiler les remparts entre deux êtres séparés par un trop plein d’amour et d’admiration mutuelle.

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Valadon Utrillo
Pinacothèque de Paris
28, Place de la Madeleine
75008 Paris
01 42 68 02 09
Ci-dessous, le trailer de l’exposition

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Dans l’ombre de leur plume

Tant d’écrits, tant d’écrivains ont traversé les siècles. Pourtant, combien de noms subsistent dans nos mémoires ? Chaque époque a engendré des artistes animés du même désir de réussite et de gloire posthume, cherchant à déjouer la fatalité du temps, rêvant comme Prométhée d’accéder au statut d’immortel. Dans la nébuleuse des talents, seules quelques escarbilles incandescentes irradièrent jusqu’à éblouir les foules.
Ce billet est un hommage aux autres. Ceux qui, restés dans l’ombre, menèrent les mêmes combats que leurs illustres congénères pour conquérir un soupçon de reconnaissance et vivre de leur passion. Qui sait si leurs œuvres, englouties dans les limbes de l’oubli, s’en trouveront exhumées.

Eady Regeneration

Jules Claretie, la Lison avant Zola

Treize ans avant La Bête Humaine, l’écrivain Jules Claretie publie Le Train 17, poignant récit d’un cheminot en proie avec les dangers de son métier, ses ambitions, et l’échec de son mariage. A contre-courant de l’anathème des milieux littéraires, qui condamne l’éclosion des chemins de fer en tant qu’étendard d’une modernité inquiétante, Jules Claretie porte son choix sur l’épineux sujet de la vie ferroviaire. L’écrivain poussera sa quête naturaliste  jusqu’à suivre les « gueules noires » dans leur quotidien, pratique reprise par Zola des années plus tard pour documenter sa bête humaine. Le héros de Train 17 n’est d’ailleurs pas sans rappeler Jacques Lantier. Tout comme son jumeau de papier, Martial Hébert voue un amour inconsidéré à sa locomotive, « La ville de Calais ». Et ce sont deux étaux identiques qui se referment sur Martial et Jacques, lorsque la déception amoureuse et la trahison les entraînent chacun dans l’abîme. Trop de coïncidences, on le voit, jonchent les deux textes pour que Zola ait ignoré l’œuvre de son prédécesseur. Un peu injustement éclipsé par le succès phénoménal de La Bête Humaine, Claretie n’est que celui qui a frayé le chemin, a pris le risque de déplaire, et n’a pas pu convaincre – malheureusement – à temps.

Quand Hermann Hesse revisite Novalis

Novalis, philosophe allemand du XVIIIème siècle est surtout réputé pour son Encyclopédie et ses théories teintées d’empirisme. Il est pourtant l’auteur de poèmes en prose, Les disciples à Saïs, qui s’inscrivent dans les plus purs fleurons du romantisme, et sont aujourd’hui presque méconnus. Grand lecteur et admirateur de Novalis, Hermann Hesse reprendra le thème de ses poèmes, plus d’un siècle après leur parution, dans sa nouvelle « L’homme qui voulait changer le monde ».  Ce récit bref est l’histoire d’un individu qui s’exile pour tarir sa fièvre famélique du monde à travers une quête spirituelle. Après avoir quitté les siens, il découvrira que ce qu’il recherche est ce qu’il possède déjà. Dans Les disciples à Saïs, c’est à travers l’utopie de la déesse voilée, allégorie des mirages qui ne peuvent être atteints, qu’Hyacinthe se heurte au même constat.

Doit-on crier au plagiat, réfuter l’originalité d’une œuvre dès lors qu’on en découvre la généalogie ? L’exemple de ces écrivains démontre que l’ambition de l’écriture n’est pas de reproduire, mais de transcender, de dépasser l’original (supplanter une figure patriarcale ?). Plus radicalement, Julien Gracq s’oppose à l’idée même de création ex-nihilo dans son ouvrage critique En lisant, en écrivant : « On  écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit », affirme-t-il. Une façon de rappeler que l’éternel retour n’est pas qu’une question d’histoire.

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