Monthly Archives: juin 2009

De bois brut

Après avoir été berger dans les montagnes catalanes, puis marchand de fruits et légumes en Savoie, c’est à l’âge de 63 ans qu’Anselme Boix-Vives débute sa carrière d’artiste. Réfutant l’apprentissage des techniques picturales, fuyant l’érudition de ses congénères, c’est seul, reclus dans son atelier, qu’Anselme fait ses armes. Pendant près de 10 ans, il se consacre exclusivement à la peinture, et réalise près de 2500 tableaux.

On pourrait dire que l’artiste pénètre dans le monde artistique comme un enfant, auquel il emprunte d’ailleurs ses instruments : du papier canson, sur lequel il dessine à la gouache ou aux pastels. Son œuvre est une explosion de couleurs, en témoignent ses fougères qui ressemblent à des feux d’artifice et ses figures ciselées d’or qui rappellent aussi bien les apparats baroques que les fresques de Klimt.

Boix vives, le Grand-Père

Femme pratique Boix vives

A l’enfant, il emprunte aussi une vision candide du monde, bravant les carcans politiques de son inaltérable optimisme. Son projet, La paix dans le monde par le financement de la roue qui tourne, est aussi irréaliste qu’ attendrissant : mettre fin aux conflits et aux apories du monde grâce à « des crédits mis à disposition à l’échelle planétaire ». Anselme n’hésite pas à s’improviser conférencier pour prêcher sa doxa, sous le regard parfois railleur d’un public incrédule.

Boix Vives, Insectes

Volontiers qualifié de « naïf », c’est pourtant dans le courant artistique « brut » que Boix-Vives trouvera sa place. Etrange rapprochement lorsque l’on sait que l’art brut tire ses origines de la folie et qu’ Adolph Wölfli, son « illustre » représentant, est un criminel qui a composé ses tableaux dans le confinement d’un asile psychiatrique… Mais le rapprochement s’éclaire à travers la fascination médiumnique de l’artiste, qui se prétend atteint de visions mystiques, donnant vie à des images-pulsions immédiatement transposées sur la toile. Pour autant, folie ne signifie pas aveuglement : on peut garder à l’esprit cette conception médiévale où l’insensé est souvent détenteur de la vérité. Car ce que nous livre Boix-Vives c’est bien l’authenticité de son âme à l’état brut.

Si vous souhaitez en savoir plus sur cet artiste atypique, sa vie et sa vocation tardive, vous pouvez visionnez la vidéo d’une interview de l’émission Champs Libre.

—————————————————-
Anselme Boix-Vives
Jusqu’au 21 août 2009
Halle Saint Pierre
2, rue Ronsard – 75018 Paris
M° : Anvers, Abbesses
Tél. : 33 (0) 1 42 58 72 89

Leave a Comment

Filed under Expositions

Paris vue d’ailleurs

Célébrer les écrivains qui ont célébré Paris : telle pourrait être la devise du  festival « Paris en toutes lettres » dont le premier opus a débuté  aujourd’hui. Mais si Paris a été une source d’inspiration pour une pléthore de romanciers d’Hugo à Zola, en passant par Dabit et son « atmosphère, atmosphère », le rayonnement littéraire de la capitale a largement dépassé la démarcation du territoire français. La ville lumière a su toucher hors de ses frontières des artistes de passage comme des enracinés notoires.  Bien souvent, c’est à travers les regards étrangers que Paris se révèle le mieux à elle-même… et à ses habitants.

La Tour Eiffel selon Dino Buzzati

Tour EiffelQuand un écrivain italien nous dévoile les secrets de fabrication de la Tour Eiffel, l’imagination badine avec les faits. Dans son recueil de nouvelles intitulé le « K », Dino Buzzati perce à jour le véritable projet de Gustave Eiffel. L’opiniâtre architecte aurait nourrit des aspirations nettement plus hautes pour sa « petite » tour de 300 mètres. Dévoré d’ambition, Gustave Eiffel est incapable de mettre fin à sa construction. Ses ouvriers travaillent sans relâche pour atteindre un sommet interminable :

« Et c’est ainsi qu’à la côte 300, au lieu d’ébaucher la charpente de la coupole terminale, on dressa de nouvelles poutres d’acier les unes au-dessus des autres en direction du zénith […]. Jusqu’au moment où, à force de monter, nous émergeâmes de la masse du nuage qui resta au-dessous de nous, et les gens de Paris continuaient à ne pas nous voir à cause de ce bouclier de vapeurs, mais en réalité nous planions dans l’air pur et limpide des sommets. Et certains matins venteux nous apercevions au loin les Alpes couvertes de neige. »

Finalement, la perplexité des citadins devant cette tour inachevée poussent les autorités à intervenir. La supercherie d’Eiffel est démasquée  et les carabiniers interviennent pour faire descendre les ouvriers. La tour est réduite aux 300 mètres prévus initialement :

« Ils défirent le poème que nous avions élevé au ciel, ils amputèrent la flèche à trois cents mètres de hauteur, ils y plantèrent sous notre nez cette espèce de chapeau informe que vous voyez encore aujourd’hui, absolument minable. »

Eiffel amputée : voilà une belle revanche de l’Italie pour dédommager sa tour penchée.

Etapes construction Tour Eiffel

Le parfum de Paris

Pour décrire Paris, l’allemand Patrick Süskind déploie un arsenal de senteurs qui recomposent  à la perfection l’essence de la ville. Quelques extraits des plus capiteux.

« Et c’est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande, car Paris était la plus grande ville de France. Et au sein de la capitale il était un endroit où la puanteur régnait de façon particulièrement infernale, entre la rue aux Fers et la rue de la Ferronnerie, c’était le cimetière des Innocents. Pendant huit cents ans, on avait transporté là les morts de l’Hôtel-Dieu et des paroisses circonvoisines, pendant huit cents ans on y avait jour après jour charroyé les cadavres par douzaines et on les y avait déversés dans de longues fosses, pendant huit cents ans on avait empli par couches successives charniers et ossuaires. Ce n’est que plus tard, à la veille de la Révolution, quand certaines de ces fosses communes se furent dangereusement effondrées et que la puanteur de ce cimetière débordant déclencha chez les riverains non plus de simples protestations, mais de véritables émeutes, qu’on finit par le fermer et par l’éventrer, et qu’on pelleta des millions d’ossements et de crânes en direction des catacombes de Montmartre, et qu’on édifia sur les lieux une place de marché. »

S’ils ne sont pas toujours complaisants, les regards étrangers sur Paris sont un peu comme les persans de Montesquieu. Ils peuvent se passer de flagorneries : ils n’en restent pas moins fascinés et fascinants.

Pont Europe, Gare Saint Lazare

Pissaro, vue de paris

—————————————————————-
Paris en toutes Lettres
Du 4 au 8 juin
Programme disponible sur le site de Paris

Leave a Comment

Filed under Littérature

Pause végétale

Lieux insolites

Après des années de franche camaraderie, Paris est encore parvenue à me surprendre. En ce beau samedi de l’an deux-mille neuf, à quatorze heures quinze et trente quatre secondes, mes errances me conduisirent devant le pont Alexandre III où je me posai ce dilemme crucial : allais-je franchir le pont ou continuer tout droit ?

Lorsqu’on se laisse porter par le destin, il vient toujours un moment où le libre arbitre interfère avec le hasard. Aussi, lorsque j’aperçu au lointain le Grand palais et sa verrière anthracite, ruisselante de soleil, qui attirait des essaims de touristes comme la flamme vacillante d’un photophore, j’admets avoir machinalement suivi l’âme de groupe : j’optai pour le pont. Mais Avenue Winston Churchill, la foule se densifia en un grumeau compact, et les klaxons incessants s’accordèrent en un flot volubile pour tambouriner dans mes oreilles comme un marteau piqueur. Je reconnus immédiatement les symptômes d’une fâcheuse migraine qui ne me laisserait pas en paix de sitôt. Joies citadines. Alors, je me pris à rêver d’une retraite paisible, aussi improbable qu’une oasis dans ce désert urbain. Etrangement, j’ai trouvé cet endroit.

A quelques pas de l’annexe du Grand Palais, astucieusement nommé Palais des découvertes, se trouve un écrin de verdure qui ne ressemble à aucun jardin de Paris. On y accède en descendant les degrés d’un escalier de pierre, si bien camouflé des promeneurs qu’il passerait presque inaperçu.

Jardin secret  cascade Paris

Au fur et à mesure que l’on s’engage dans les profondeurs du jardin, la rumeur de la ville s’éteint, substituée par des bruissements d’oiseaux et le murmure d’une source. S’ouvre alors une jungle miniature, qui recèle une minuscule cascade.

jungle miniature

Ce qui retient et étonne, c’est la conception originale de cet endroit inclassable : plus grand qu’un square mais trop petit pour être un parc, tout à la fois sous-terrain et lumineux, promenade éphémère et lieu d’attache. Ceux qui le trouvent s’y attardent, car en partir revient à quitter le souvenir d’un paradis perdu.

 Un jardin exotique à Paris

Jardin secret

Aussi artificiels soient-ils, les jardins parisiens sont les seuls garde-fous qui nous restent, à nous autres citadins. Sans eux, ne risquerions-nous pas de couler notre propre nature dans un océan de béton ?

Leave a Comment

Filed under Lieux insolites