Monthly Archives: mai 2009

L’art appartient à ceux qui se couchent tard

Pour sa cinquième édition, la nuit des musées qui s’est déroulée samedi dernier dans toute l’Europe a redoublé d’inventivité pour attirer les foules. Outre l’ouverture au public à titre gracieux, de 18 heures jusqu’à 1 heure du matin, chaque musée a proposé un programme attractif. Au menu, un savant mariage artistique : concerts, ballets, danse, jeux de lumières, mais aussi lectures, projections de films et même dégustations, qui invitaient les spectateurs à appréhender l’art sous un nouvel angle. Seul bémol : il aurait fallu être doté du don d’ubiquité pour profiter pleinement de l’événement. En effet, la file d’attente devant certains musées était d’une densité décourageante. M’armant de patience et bravant la pluie, je suis tout de même parvenue à accéder à deux établissements participant  à l’initiative : l’Orangerie et le musée Rodin. En voici quelques impressions fugaces :

Petite musique de nuit à l’Orangerie

Séduite par son programme original – une célébration musicale des nymphéas de Monet – mon choix se porte sur l’Orangerie pour débuter cette nuit des musées. Louis Dandrel, réputé pour ses talents de designer sonore, est à l’origine de l’arrangement musical intitulé « Espace des Nymphéas », spécialement conçu pour l’occasion. Malheureusement, après deux interminables heures d’attente, force est de constater qu’apprécier les superbes compositions des nymphéas dans le capharnaüm des visiteurs est une gageure impossible et que les opus musicaux de Louis Dandrel sont, pour la même raison, pratiquement inaudibles.

Quelques clichés tout de même des fleurs fétiches de Monet, que je vous invite à (re)découvrir à la faveur de l’accalmie d’un jour de semaine :

Mais la nuit des musées n’en est encore qu’aux prémices, et j’ai à présent rendez-vous avec le Penseur, Adam, Auguste et bien d’autres éphèbes qui ne risquent pas de me laisser de marbre.

Minuit dans le jardin de Rodin

Les douze coups de minuit ont sonné, et une meute d’individus munis de lampes torches s’engouffre dans le jardin enténébré du musée Rodin. Non, il ne s’agit pas une armada de cambrioleurs,mais des visiteurs noctambules assoiffés de culture, qui envahissent les allées parsemées de sculptures et pointent tour à tour leurs faisceaux lumineux sur les géants de bronze.

Noyées dans la pénombre, les statues s’habillent de nuit et laissent à peine deviner leurs contours. Dans ce mystère nocturne, les instincts se délient et la rencontre avec les œuvres se fait plus intime. Les mains des pygmalionistes se baladent sur la chair métallique, que l’œil ne peut plus discerner. L’imaginaire esquisse de nouvelles formes et redessine à loisir les modèles de Rodin.

Statue jardin de Rodin Sculpture de Rodin

Baignée de l’éclairage artificiel des néons, la vitrine des plâtres accentue l’atmosphère sibylline du jardin. Les têtes d’albâtre, nimbées de lumières spectrales, prennent des allures d’ectoplasmes. L’esprit des modèles, immortalisé dans son habitacle de pierre, semblerait presque palpable.

Sculpture buste Rodin Sculpture portique Rodin

Les bourgeois de Calais

Une heure moins le quart, les vigiles se pressent autour des derniers visiteurs : il est temps de laisser les idoles retourner à leur sommeil éternel. Et pour ceux qui souhaiteraient d’ores et déjà planifier leur agenda : la sixième édition de la nuit des musées aura lieu le 15 mai 2010.

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La Fabrique des rêves : duplication et réinvention de soi chez Giorgio de Chirico

Avis aux parisiens, il ne vous reste qu’une dizaine de jours pour admirer – si vous ne l’avez déjà fait - la très belle exposition du musée d’Art Moderne consacrée à Giorgio de Chirico, poétiquement nommée « La Fabrique des rêves ». Ce billet ne suffirait pas à explorer en profondeur l’œuvre d’un artiste protéiforme, qui s’engagea tour à tour dans le courant surréaliste, la peinture métaphysique, le néo-classicisme… Aussi, je vous propose de m’attarder plus particulièrement sur deux techniques utilisées par Giorgio de Chirico, étroitement liées à des procédés littéraires : l’autoportrait et la mise en abyme. Peut-être n’est-il pas hasardeux d’édifier un tel parallèle tant les effets de la peinture empruntent parfois à ceux du roman… et vice versa.

Giorgio de Chirico, L'énigme d'un jour II, 1914

Autoportrait ou fiction de soi ?

Au cœur de l’exposition s’étend une surprenante galerie jonchée d’une vingtaine d’autoportraits de Giorgio de Chirico. Devant cette abondance, il serait légitime de croire à une fièvre narcissique, si l’on ne devinait pas qu’à travers ces déclinaisons de soi, se profile la quête identitaire du peintre, taraudé par la recherche d’un « moi » insaisissable. Néanmoins, en dépit de l’apparente fidélité des portraits à leur modèle, c’est un tout autre individu que nous livre la représentation artistique. De prime abord, pour le spectateur, l’amalgame entre l’artiste et son autoreprésentation s’affirme comme une évidence. Pourtant, quelques indices conduisent à interpréter ces autoportraits comme des tentatives de métamorphoses où De Chirico se réinvente à loisir, apparaissant sous les traits d’un gentilhomme du XVIIème siècle, d’un Torero, ou d’une statue de marbre.

autoportraits Giorgio de Chirico

Le tableau devient dès lors un espace indéfini et intemporel, un no man’s land qui autorise le franchissement de la démarcation communément admise entre le réel et l’imaginaire, entre le passé et le présent. D’autre part, l’interprétation réaliste des autoportraits est annulée par De Chirico lui-même, dont la conception artistique a toujours réfuté la copie du monde réel, laissant au contraire une large place au rêve, à la fantasmagorie, au symbolisme et au Mythe. En ce sens, l’autoreprésentation s’affirme plutôt comme une mise en fiction où l’invention absorbe l’individu réel et qui atteint son apogée dans le Portrait de l’artiste avec sa mère, réalisé en 1919. De Chirico s’y peint de profil, en arrière plan, dans l’ombre d’un personnage qu’il présente comme sa génitrice :

Portrait mère Chirico

En y regardant de plus près, les traits de cette mère fictive s’avèrent être si proches de ceux de son fils que l’identité de la figure maternelle vole en éclats. N’est-ce-pas plutôt De Chirico en personne, paré d’atours féminins, fardé et vêtu comme une Dame du Monde ? A mon humble avis, il ne faut pas réduire cette ambiguïté au simplisme d’une projection freudienne, mais l’envisager plutôt comme l’expression des liens fusionnels qui lient le peintre à sa mère, qu’il traite artistiquement sous l’angle de l’indivisible.

La mise en abyme

Arrivé à la dernière salle, le visiteur pourra être surpris d’achever son cheminement par ce qu’il pourrait confondre avec une « redite ». A la fin de sa vie, De Chirico s’est en effet évertué à repeindre ses anciennes toiles, autrement dit, il est devenu le copiste de ces propres œuvres. Pourtant, ces toiles inédites, apparemment similaires à leurs aînées, comportent de nombreuses nuances.  Par exemple, dans L’enfant prodigue de 1975, l’artiste reprend les personnages de la version réalisée en 1922, mais les contours y sont plus froidement appuyés et la toile originelle s’enrichit d’un décor aseptisé, réduit à un jeu de perspectives qui vise à renforcer la solitude du père et du fils, à présent noyés dans l’espace.

Le vertige s’accroît lorsque les anciens tableaux viennent hanter les nouveaux, tels des esprits capricieux et tenaces, se refusant à disparaître. Dans le Retour d’Ulysse (1968), le spectateur attentif reconnaîtra un fac-similé du tableau Place d’Italie, accroché au mur de la chambre du vainqueur grec.

Le retour d'Ulysse, Giorgo de Chirico

Le retour d'Ulysse, détails

Contrairement au roman, où la mise en abyme destitue parfois l’écrivain de son rôle, en laissant penser qu’un personnage fictif est le véritable auteur du récit (dans les Faux-monnayeurs, André Gide attribue l’origine du récit au personnage d’Edouard), la mise en abyme artistique assoit ici l’autorité du peintre : De Chirico est deux fois le créateur de son tableau.

Fugit irreparabile tempus

Dans l’œuvre de Giorgio de Chirico, mise en abyme et mise en fiction de soi sont deux procédés qui prennent sens dans une démarche expérimentale. Ils lui permettent de s’explorer en tant qu’homme et en tant qu’artiste en s’examinant sous toutes les coutures, en se reproduisant à l’infini pour s’inscrire dans une pérennité que l’écoulement du temps interdit.

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Giorgio De Chirico, La fabrique des rêves
Jusqu’au 24 mai 2009
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président Wilson
75116 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

Métro Alma-Marceau ou Iéna
RER C Pont de l’Alma
Bus 32, 42, 63, 72, 80, 92

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