Monthly Archives: avril 2009

Ecrivains… ou cuisiniers ?

Nombre d’auteurs manient avec dextérité la métaphore culinaire, quand ils ne consacrent pas des pans entiers de leur roman aux nourritures terrestres. Inventeurs de mets exquis, créateurs de fumets appétissants, qui sont ces cordons-bleus du verbe qui nous mettent l’eau à la bouche ? Découvrez-les à travers un panorama des festins fictifs les plus mémorables de l’histoire littéraire.

Le banquet d'Ahasuerus

Le plus hédoniste : la ripaille gourmande de Rabelais

Classique du genre de la littérature gastronomique, comment ne pas citer Pantagruel, dont le récit est truffé de références à la bonne chère. Rabelais y décrit les fastes de banquets somptueux à en faire saliver le lecteur :

« Pendant qu’ils banquetaient, Carpalim dit :  » Ventre Saint Quenest, ne mangerons-nous jamais de gibier ? » […] Immédiatement Epistémon fit deux belles broches de bois à l’ancienne […] et au feu où brûlaient les chevaliers ils firent rôtir leur venaison. Et après, festin, avec flots de vinaigre. Le diable emporte celui qui aurait fait semblant ! C’était triomphe de les voir bâfrer. » (Chapitre XVI)

Avis aux estomacs fragiles : la lecture de Pantagruel leur demandera sans doute un peu d’entraînement.

Le plus insolite : le repas de deuil de Huysmans

Dans A Rebours, le riche et excentrique personnage Des Esseintes organise un faux banquet de deuil, dont l’originalité consiste à ne servir que des aliments de couleur…noire.

« On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes […] »

Inspiré d’un fait réel, cet étrange repas a bel et bien eu lieu ! En 1873, Grimod de La Reynière organisa un « souper funèbre » dont le succès fut tel que de nombreux écrivains de l’époque, comme Grimm et Bachaumont, relatèrent l’événement dans leurs écrits.

Les mangeurs de ricota

Le plus réaliste : le banquet populaire vu par Zola

Septième volume de la série des Rougon-Macquart, L’Assommoir est sans doute la peinture la plus criante de vérité des milieux populaires du XIXème siècle. Le rite du repas est ici décrit comme révélateur des us et coutumes de la classe ouvrière :

« C’était même touchant de regarder cette gourmande s’enlever un bout d’aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter, parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n’était pas une femme. Est-ce que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ? Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert.»

En s’appuyant sur des procédés réalistes (description en hypotypose, minutie des détails et focalisations sur les différents personnages), Zola parvient à donner vie à son banquet. Pour un peu, le lecteur serait tenté de s’attabler à côté de Gervaise et de picorer, lui aussi, un morceau d’oie rôtie !

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Le Grand Palais voit-il double ?

Le Grand Palais abrite en ce moment une superbe exposition, qui ambitionne de révéler les secrets bien gardés de plus de 250 œuvres d‘art, de l’ère classique au surréalisme. Une image peut en cacher une autre est un parcours surprenant qui dévoile les images dissimulées dans des tableaux ou des sculptures, parfois passées inaperçues même à travers le crible du connaisseur le plus aguerri.
Au gré de calembours visuels, de figures doubles révélées par un miroir, d’anamorphoses, d’imageries populaires et croquis d’Epinal, la visite s’avère être une expérience ludique où la contemplation esthétique est souvent relayée par le « jeu des erreurs » auquel le spectateur s’exerce – parfois non sans mal – pour chercher les images intruses. Néanmoins, derrière l’apparente légèreté de leur présence, les images cachées confèrent une nouvelle dimension aux œuvres.  Qu’elles aient été volontairement insérées ou que le subconscient de l’artiste s’exprime à travers elles contre son gré, toutes révèlent une facette inédite de l’œuvre d’art quand elles ne conduisent pas à son intégrale réinterprétation.

Voici quelques morceaux choisis d’une exposition qui vaut le détour :

Images composites

Immortalisé par Arcimboldo, dont la technique serait inspirée des miniatures Mogholes, le tableau composite consiste à utiliser une multitude d’images pour en former une autre. En dépit de leur apparente similitude, les miniatures orientales et les peintures de l’école d’Arcimboldo n’obéissent pas au même système de pensée.

Chez Arcimboldo, l’utilisation d’objets issus du monde végétal ou animal pour créer des figures humaines permet de mettre en exergue une conception animiste qui réintègrerait l’homme dans l’unité originelle qui le lie à la nature.

Le vertige s’accentue dans L’homme-potager où la corbeille de légumes se transforme en un visage caricatural lorsque le tableau est à l’envers.

Homme potager

arcimboldo

Dans les peintures persanes issues des écoles Mogholes et Deccan, l’image composite a une visée différente : elle soulève la contradiction de l’homme vertueux en proie à ses démons « intérieurs ».

Fantaisie Moghole

Anthropomorphisme

Une image peut en cacher une autre tend à démontrer qu’un nombre considérables d’œuvres classiques, réalistes et modernes peuvent être reconsidérées sous le jour d’une conception anthropomorphique. Accidentels ou intentionnels les visages humains apparaissent dans le décor sous la forme de rocailles, de nuages, de torrents…
Dans une perspective classique, la dissimulation de figures humaines s’explique volontiers par les intentions symbolistes de l’artiste : l’intrusion d’images doubles peut mettre en exergue une allégorie ou signaler la présence du démiurge, en tant que force transcendantale.

En revanche, chez les artistes naturalistes l’introduction de ce type d’images est nettement plus controversée, puisque le procédé semble aller  à l’encontre  de l’attachement réaliste des créateurs. Les critiques ont ainsi reproché à Gustave Courbet de s’écarter de son habituel mimétisme à la nature dans son tableau Le Géant de Saillon, parsemé de plusieurs têtes résidant entre les roches.
Ci dessous, à gauche : l’authentique grotte de Saillon. A droite le tableau de Courbet. La tête inspirée du géant « réel » est redoublée par la présence de l’autre visage « inventé », situé tout au fond de la grotte.

Grotte de Saillons Courbet, le géant de Saillons

Que dire de Degas dont on a découvert qu’il utilisait certains portraits « ratés » pour recomposer des paysages, en suivant les contours du visage et du corps du tableau initial ?

Salvador Dali ou le jeu kaléidoscopique

Dans les œuvres de Salvador Dali, l’image est rarement constituée d’une seule facette et l’œil de celui qui sait regarder se laissera emporter par une palette d’illusions visuelles, comme autant de chimères surgissant d’un rêve.

Salvador Dali, l'énigme sans fin

Au paroxysme de la dissimulation, L’énigme sans fin contient une multitude de formes dont l’appréhension de l’une n’est possible que par l’annulation d’une autre. Paysage, cabinet de curiosités ? Dali s’amuse de la perplexité du spectateur cherchant à saisir un sens toujours en fuite…

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Une image peut en cacher une autre
Du 8 avril au 6 juillet 2009
Galeries nationales du Grand palais
Ouverture : tous les jours (sauf le mardi)
Horaires : De 10h à 20h, nocturne le mercredi jusqu’à 22h
Plus d’informations sur une image peut en cacher une autre 

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Compte Art rebours

Si l’esprit de Borges s’exhumait de sa tombe, nul doute que l’écrivain argentin serait surpris de constater que son vieux rêve est de nos jours (quasiment) réalisé. A l’instar de La bibliothèque de Babel, le web réunit en un lieu unique quantité d’œuvres, de documents, d’images de tableaux et de sculptures… Jamais l’art n’a été aussi foisonnant que depuis qu’il est à la portée de tous, accessible d’un clic de souris.

Escher Hand with Reflecting SphereMais le bouleversement le plus inattendu provoqué par Internet est peut-être l’émergence d’une nouvelle forme de critique d’art qui transcende les dictats élitistes et s’affirme à travers les arcanes de la libre expression. La conception anti-personnelle de l’art s’étiole, la création artistique retourne à l’essence même de ce qu’elle a toujours été : le témoignage d’une subjectivité qui s’expose devant l’altérité. Nul besoin de compresser l’artiste dans le carcan des genres pour avoir une opinion sur son talent, nul besoin d’être un théoricien pour ressentir du plaisir en contemplant un tableau ou en lisant un roman. Car l’art (comme toute chose ?) comporte mille facettes ; il n’est pas réductible à une analyse scientiste et révèle au néophyte parfois bien plus que la connaissance superficielle que l’esthète tente de lui soutirer.


Faits d’Art : aux origines du projet

Clin d’œil au titre d’un monument littéraire, A rebours, ce billet ne saurait mieux rendre hommage à Huysmans en donnant parole à son personnage, le dandy mystique Des Esseintes.
Pour Des Esseintes, féru d’Art et minutieux collectionneur, la spiritualité est indissociable du matérialisme et de la possession « physique » de l’œuvre. Il consacre ainsi une partie de sa fortune en l’acquisition d’une gigantesque bibliothèque. Un matin, alors qu’il projette de classer les ouvrages épars, le héros finit par constater tout le non-sens de sa démarche :

«  Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l’agaça [...] ce désordre le choqua d’autant plus qu’il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses, soigneusement alignées à la parade, le long des murs. A force de les avoir passées dans son cerveau, comme on passe des bandes de métal dans une filière d’acier d’où elles sortent ténues, légères, presque réduites en d’imperceptibles fils, il avait fini par ne plus posséder de livres qui résistassent à un tel traitement et fussent assez solidement trempés pour supporter de nouveau le laminoir d’une lecture ; à avoir ainsi voulu raffiner, il avait restreint et presque stérilisé toute jouissance [...]  »

Tout comme Des Esseintes, qui rencontre ici les limites de la classification dans le domaine artistique, le blog Faits d’Art privilégie une approche sensitive, au-delà de l’énumération des œuvres. Sa vocation pourrait se résumer ainsi : créer un espace de liberté, autant que de partage du savoir, autour de toutes les formes d’Art : de la peinture à la gravure, en passant par la littérature et la photographie.

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