Monthly Archives: mai 2008

Comment mettre le doigt sur une belle exposition

Les plus grandes découvertes sont parfois le fruit du hasard. Qui sait, sans le piquant de la providence, les antibiotiques n’auraient peut-être jamais été inventés, et l’Amérique serait encore une contrée inexplorée.

Mon épopée dominicale fût moins grandiose que ces grandes découvertes, mais elle illustre à sa manière ce raisonnement. Suivant les conseils de quelques influenceurs de mon entourage, je me rendais à la rétrospective du peintre japonais Hokusai au musée Guimet. Mais je fus victime du succès de l’exposition, qui était déjà complète. J’eus beau insister, protester… rien à faire, le musée implacable me ferma sa porte au nez.

Je m’apprêtais donc à rentrer chez moi le coeur lourd de déception lorsque j’aperçus dans le métro une affiche de l’exposition Peter Doig au musée d’Art Moderne, à deux pas du Guimet. L’affiche, pour le moins laconique, n’était composée que du nom du peintre, dont j’ignorais tout, et du détail d’une toile, représentant un homme barbu assis dans une longue barque orange. Poussée par la curiosité, je rebroussai chemin pour me rendre à cette mystérieuse exposition.

Au musée d’Art Moderne je découvre que ce Peter Doig est un peintre contemporain d’une quarantaine d’années et qu’il a passé son enfance entre l’Ecosse et Trinitad. En apparence communs, la plupart des sujets de composition représentent des paysages de cartes postales, parfois au bord du poncif dans leur représentation idyllique. Mais il serait erroné d’en déduire que ces peintures sont de simples mimésis du réel. L’artiste ne s’inspire de la réalité que pour mieux la déconstruire et la façonner d’imaginaire, jusqu’à rendre la description de ses toiles quasi impossible.

Peter Doig, Gasthof zur Muldentalsperre

« Un tableau n’est pas fixe, immobile comme une photographie… Peindre c’est s’avancer sur une surface, s’y perdre, se perdre soi-même, aller au-delà de soi, marcher sur une étendue et s’y laisser engloutir physiquement », déclare-t-il.

Cet engloutissement, Peter Doig le figure symboliquement à travers l’eau, omniprésente dans ses peintures. Elle revêt différentes formes :

Liquide avec les ondées féériques de Grande Rivière ou Milky Way.

Peter Doig Grand Riviere

Peter Doig Milky Way

Solide avec des paysages glacés, comme celui de Blotter où le peintre met en scène son propre frère, au milieu d’un lac gelé.

   Peter Doig Blotter

L’eau est un miroir qui confère une nouvelle dimension aux oeuvres, invitant le spectateur à deviner un monde caché dans son reflet, comme si la spécularité exprimait mieux la réalité que l’objet lui-même.

A l’image de son auteur, l’exposition - une cinquantaine de toiles sagement rangées par ordre chronologique – se voulait simple et intimiste, dénuée des poncifs théoriques et de son florilège d’artifices. Cette sobriété avait peut-être pour but de laisser une plus grande liberté d’interprétation aux visiteurs.

Ça tombe bien, j’aime la liberté, et me laisser voguer au gré des oeuvre sans élucubrations superflues pour superviser ma pensée. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai été conquise par les oeuvres de Peter Doig. Ses toiles ne s’interprètent pas : elles se ressentent, pour ne pas dire qu’elles se respirent, comme autant de chemins nous guidant vers notre propre perception du monde.

Peter Doig Expo

Quant au tableau représenté sur l’affiche de l’exposition Peter Doig, j’y ai décelé une possible référence à l’enfer virgilien. Cette longue barque orange n’est pas sans rappeler celle du nocher Charon, le passeur des âmes qui conduit les morts sur le Styx :

« Le Nautonier ravi pique ses yeux constants
Sur ce fatal rameau qu’il n’a vu de longtemps ;
Et sans plus résister, dans un calme silence,
Sa nacelle rouillée à la rive il avance. »
(Enéide, chant VI, traduction Marie de Jars)

De même, l’homme solitaire face à sa déréliction et l’îlot esquissé en arrière plan correspondent à la configuration des enfers dans l’oeuvre de Virgile.

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Un après midi sur les traces du sacré

Je vous conseille vivement l’exposition « Traces du sacré » organisée par le centre Georges Pompidou, à laquelle je me suis rendue ce dimanche.

Exposition Traces du Sacré PompidouEn dépit de son titre aux connotations religieuses, « Traces du sacré » ne traite pas uniquement de l’influence de la religion sur l’Art. Elle explore le questionnement métaphysique en tant que source d’inspiration pour l’artiste. L’exposition réunit une sélection d’environ 350 œuvres modernes et contemporaines(sculptures, peintures, projections vidéos, jeux de lumières et néons…) qui toutes ont aspiré à percer les énigmes de l’existence humaine et de son devenir.

Arrivée au 6ème étage du musée, j’entreprends un cheminement chronologique qui figure l’évolution du rapport au sacré dans les différents courants artistiques du XXème siècle. Du culte des divinités à la négation de toute forme divine, remplacée par les idoles matérialistes de la société de consommation, la grande épopée spirituelle est exhaustivement retracée.

Le point culminant du parcours correspond à « L’apocalypse » des guerres mondiales, dont l’absurdité et l’atrocité remet en cause l’idée même de destinée humaine. Dans une salle vide, les visiteurs s’attardent près d’un mannequin de cire agenouillé face à un mur, de la taille d’un enfant. En m’approchant de la figurine, je découvre que son visage est celui d’Adolph Hitler. J’ignore ce qui est le plus troublant dans l’œuvre de Maurizio Cattelan : le réalisme du regard transperçant de cet avatar de cire ou la confrontation brutale avec les noirceurs d’une réalité dont l’humanité rougit encore.

M. Cattelan, Him

Dans un registre plus léger, la salle nommée « The Doors of perception » rassemble les œuvres d’artistes issus de la Beat Generation. Pour ces artistes, la prise de psychotropes devient un moyen comme un autre d’accéder à des vérités qui dépassent les confins du monde réel.  Les peintures hallucinogènes de John Cage témoignent de cette quête au vitriol. Pour en avoir une idée plus précise, voici une compilation vidéo des « expérimentations » visuelles menées par John Cage et Marcel Duchamp. Un régal !

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Escapade néo-romaine

Le temps d’un week-end, m’échappant de la grisaille parisienne pour aller chercher dans le sud un soleil tout aussi absent, j’ai redécouvert avec plaisir les charmes d’Orange. Petite ville située à 35 km d’Avignon, Orange mérite d’être visitée pour deux raisons essentielles.

Tout d’abord pour la place qu’elle accorde en toutes saisons au spectacle et aux arts de rue, lui permettant de rivaliser avec sa voisine et son célèbre Festival d’Avignon.

Ensuite par la densité et la conservation exceptionnelle de son patrimoine qui étonnent et séduisent à la fois.

Ancienne cité romaine, Orange conserve les vestiges de son prestigieux passé au détour de chacune de ces ruelles. A commencer par l’Arc de Triomphe situé à l’entrée de la ville, qui constitua l’ »incipit » de ma visite. Ce monument fut érigé à la gloire des fondateurs de la colonie romaine au 1er siècle. Il est orné de sculptures qui symbolisent l’écrasante victoire de l’Empire sur les troupes gauloises.

Arc de Triomphe d'Orange

Mais l’attraction la plus spectaculaire d’Orange est sans conteste son Théâtre Antique, gigantesque hémicycle pouvant accueillir près de 9 000 personnes. Aujourd’hui miraculeusement intact, l’amphithéâtre ne semble pas avoir souffert du temps, rendant presque palpable les scènes issues de son histoire.
Assise au milieu des gradins, les yeux rivés vers la scène, je me suis laissée porter par le voyage temporel. Devant moi les acteurs clamaient leur texte, empruntant des masques d’effigie pour figurer l’intensité dramaturgique tandis que les gladiateurs pourfendaient l’air de leur épée d’airain.

Colisé d'Orange

Pour le visiteur curieux et audacieux, chaque ville recèle l’authenticité d’un lieu préservé des parcours touristiques formatés. Juste au cas où le hasard vous mènerait sur les traverses de la petite ville d’Orange, je vous livre son secret.

A l’écart de l’animation du centre, empruntez la Rue des Pourtoules, petite ruelle pavée nichée dans la colline. A son extrémité, vous trouverez un escalier de pierre serpentant autour des remparts du théâtre. Je vous invite à gravir ses marches sans vous décourager : la surprise est au bout du chemin…

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