Célébrer les écrivains qui ont célébré Paris : telle pourrait être la devise du  festival « Paris en toutes lettres » dont le premier opus a débuté  aujourd’hui. Mais si Paris a été une source d’inspiration pour une pléthore de romanciers d’Hugo à Zola, en passant par Dabit et son « atmosphère, atmosphère », le rayonnement littéraire de la capitale a largement dépassé la démarcation du territoire français. La ville lumière a su toucher hors de ses frontières des artistes de passage comme des enracinés notoires.  Bien souvent, c’est à travers les regards étrangers que Paris se révèle le mieux à elle-même… et à ses habitants.

La Tour Eiffel selon Dino Buzzati

Georges Pierre Seurat, La tour Eiffel Quand un écrivain italien nous dévoile les secrets de fabrication de la Tour Eiffel, l’imagination badine avec les faits. Dans son recueil de nouvelles intitulé le « K », Dino Buzzati perce à jour le véritable projet de Gustave Eiffel. L’opiniâtre architecte aurait nourrit des aspirations nettement plus hautes pour sa « petite » tour de 300 mètres. Dévoré d’ambition, Gustave Eiffel est incapable de mettre fin à sa construction. Ses ouvriers travaillent sans relâche pour atteindre un sommet interminable :

"Et c’est ainsi qu’à la côte 300, au lieu d’ébaucher la charpente de la coupole terminale, on dressa de nouvelles poutres d’acier les unes au-dessus des autres en direction du zénith […]. Jusqu’au moment où, à force de monter, nous émergeâmes de la masse du nuage qui resta au-dessous de nous, et les gens de Paris continuaient à ne pas nous voir à cause de ce bouclier de vapeurs, mais en réalité nous planions dans l’air pur et limpide des sommets. Et certains matins venteux nous apercevions au loin les Alpes couvertes de neige."

Finalement, la perplexité des citadins devant cette tour inachevée poussent les autorités à intervenir. La supercherie d’Eiffel est démasquée  et les carabiniers interviennent pour faire descendre les ouvriers. La tour est réduite aux 300 mètres prévus initialement :

"Ils défirent le poème que nous avions élevé au ciel, ils amputèrent la flèche à trois cents mètres de hauteur, ils y plantèrent sous notre nez cette espèce de chapeau informe que vous voyez encore aujourd’hui, absolument minable."

Eiffel amputée : voilà une belle revanche de l’Italie pour dédommager sa tour penchée.

Etapes tour Eiffel
















Le parfum de Paris

Pour décrire Paris, l’allemand Patrick Süskind déploie un arsenal de senteurs qui recomposent  à la perfection l’essence de la ville. Quelques extraits des plus capiteux :

"Et c'est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande, car Paris était la plus grande ville de France. Et au sein de la capitale il était un endroit où la puanteur régnait de façon particulièrement infernale, entre la rue aux Fers et la rue de la Ferronnerie, c'était le cimetière des Innocents. Pendant huit cents ans, on avait transporté là les morts de l'Hôtel-Dieu et des paroisses circonvoisines, pendant huit cents ans on y avait jour après jour charroyé les cadavres par douzaines et on les y avait déversés dans de longues fosses, pendant huit cents ans on avait empli par couches successives charniers et ossuaires. Ce n'est que plus tard, à la veille de la Révolution, quand certaines de ces fosses communes se furent dangereusement effondrées et que la puanteur de ce cimetière débordant déclencha chez les riverains non plus de simples protestations, mais de véritables émeutes, qu'on finit par le fermer et par l'éventrer, et qu'on pelleta des millions d'ossements et de crânes en direction des catacombes de Montmartre, et qu'on édifia sur les lieux une place de marché."

S’ils ne sont pas toujours complaisants, les regards étrangers sur Paris sont un peu comme les persans de Montesquieu. Ils peuvent se passer de flagorneries : ils n’en restent pas moins fascinés et fascinants.

Claude Monet, le pont de l'Europe et la gare Saint Lazare


Camille Pissarro, Le Boulevard Montmartre

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Paris en toutes Lettres
Du 4 au 8 juin
Programme disponible sur le site de Paris


Par Cécile - Voir les 1 commentaires
Après des années de franche camaraderie, Paris est encore parvenue à me surprendre. En ce beau samedi de l’an deux-mille neuf, à quatorze heures quinze et trente quatre secondes, mes errances me conduisirent devant le pont Alexandre III où je me posai ce dilemme crucial : allais-je franchir le pont ou continuer tout droit ?

Lorsqu’on se laisse porter par le destin, il vient toujours un moment où le libre arbitre interfère avec le hasard. Aussi, lorsque j’aperçu au lointain le Grand palais et sa verrière anthracite, ruisselante de soleil, qui attirait des essaims de touristes comme la flamme vacillante d’un photophore, j’admets avoir machinalement suivi l’âme de groupe : j’optai pour le pont. Mais Avenue Winston Churchill, la foule se densifia en un grumeau compact, et les klaxons incessants s’accordèrent en un flot volubile pour tambouriner dans mes oreilles comme un marteau piqueur. Je reconnus immédiatement les symptômes d’une fâcheuse migraine qui ne me laisserait pas en paix de sitôt. Joies citadines. Alors, je me pris à rêver d’une retraite paisible, aussi improbable qu’une oasis dans ce désert urbain. Etrangement, j’ai trouvé cet endroit.

A quelques pas de l’annexe du Grand Palais, astucieusement nommé Palais des découvertes, se trouve un écrin de verdure qui ne ressemble à aucun jardin de Paris. On y accède en descendant les degrés d’un escalier de pierre, si bien camouflé des promeneurs qu’il passerait presque inaperçu.

 

Au fur et à mesure que l’on s’engage dans les profondeurs du jardin, la rumeur de la ville s’éteint, substituée par des bruissements d’oiseaux et le murmure d’une source. S’ouvre alors une jungle miniature, qui recèle une minuscule cascade. 

   



Ce qui retient et étonne, c’est la conception originale de cet endroit inclassable : plus grand qu’un square mais trop petit pour être un parc, tout à la fois sous-terrain et lumineux, promenade éphémère et lieu d’attache. Ceux qui le trouvent s’y attardent, car en partir revient à quitter le souvenir d’un paradis perdu. 


 

Aussi artificiels soient-ils, les jardins parisiens sont les seuls garde-fous qui nous restent, à nous autres citadins. Sans eux, ne risquerions-nous pas de couler notre propre nature dans un océan de béton ?

Par Cécile - Voir les 4 commentaires

Pour sa cinquième édition, la nuit des musées qui s’est déroulée samedi dernier dans toute l’Europe a redoublé d’inventivité pour attirer les foules. Outre l’ouverture au public à titre gracieux, de 18 heures jusqu’à 1 heure du matin, chaque musée a proposé un programme attractif. Au menu, un savant mariage artistique : concerts, ballets, danse, jeux de lumières, mais aussi lectures, projections de films et même dégustations, qui invitaient les spectateurs à appréhender l’art sous un nouvel angle. Seul bémol : il aurait fallu être doté du don d’ubiquité pour profiter pleinement de l’événement. En effet, la file d’attente devant certains musées était d’une densité décourageante. M'armant de patience et bravant la pluie, je suis tout de même parvenue à accéder à deux établissements participant  à l’initiative : l’Orangerie et le musée Rodin. En voici quelques impressions fugaces :

Petite musique de nuit à l’Orangerie

Séduite par son programme original – une célébration musicale des nymphéas de Monet – mon choix se porte sur l’Orangerie pour débuter cette nuit des musées. Louis Dandrel, réputé pour ses talents de designer sonore, est à l’origine de l’arrangement musical intitulé « Espace des Nymphéas », spécialement conçu pour l’occasion. Malheureusement, après deux interminables heures d’attente, force est de constater qu’apprécier les superbes compositions des nymphéas dans le capharnaüm des visiteurs est une gageure impossible et que les opus musicaux de Louis Dandrel sont, pour la même raison, pratiquement inaudibles.

Quelques clichés tout de même des fleurs fétiches de Monet, que je vous invite à (re)découvrir à la faveur de l’accalmie d’un jour de semaine : 



Mais la nuit des musées n’en est encore qu’aux prémices, et j’ai à présent rendez-vous avec le Penseur, Adam, Auguste et bien d’autres éphèbes qui ne risquent pas de me laisser de marbre.

Minuit dans le jardin de Rodin

Les douze coups de minuit ont sonné, et une meute d’individus munis de lampes torches s'engouffre dans le jardin enténébré du musée Rodin. Non, il ne s’agit pas une armada de cambrioleurs,mais des visiteurs noctambules assoiffés de culture, qui envahissent les allées parsemées de sculptures et pointent tour à tour leurs faisceaux lumineux sur les géants de bronze.

Rodin, les bourgeois de Calais



Noyées dans la pénombre, les statues s’habillent de nuit et laissent à peine deviner leurs contours. Dans ce mystère nocturne, les instincts se délient et la rencontre avec les œuvres se fait plus intime. Les mains des pygmalionistes se baladent sur la chair métallique, que l’œil ne peut plus discerner. L’imaginaire esquisse de nouvelles formes et redessine à loisir les modèles de Rodin.

Rodin, sculpture de bronze   Rodin, sculpture de bronze

 

Baignée de l’éclairage artificiel des néons, la vitrine des plâtres accentue l’atmosphère sibylline du jardin. Les têtes d’albâtre, nimbées de lumières spectrales, prennent des allures d’ectoplasmes. L’esprit des modèles, immortalisé dans son habitacle de pierre, semblerait presque palpable.

   

Une heure moins le quart, les vigiles se pressent autour des derniers visiteurs : il est temps de laisser les idoles retourner à leur sommeil éternel. Et pour ceux qui souhaiteraient d'ores et déjà planifier leur agenda : la sixième édition de la nuit des musées aura lieu le 15 mai 2010.  


Par Cécile - Voir les 1 commentaires

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