Pour la première fois à Paris, l’exposition Valadon / Utrillo proposée par la Pinacothèque met en perspective un duo d’artistes hors du commun : Suzanne Valadon et Maurice Utrillo, mère et fils. Un parallèle des plus réussis où le lien filial et ses déchirements sont aussi bien mis en exergue que les rivalités et les rapprochements artistiques.

Genèse d’une famille tourmentée

Suzanne Valadon, de son vrai nom Marie Clémentine Valadon, est immergée dans le cercle intime des impressionnistes en tant que modèle. Elle devient l’égérie de Renoir, Puvis de Chavanne, et surtout de Degas qui l’exhorte à suivre ses aspirations artistiques. C’est sous sa tutelle qu’elle ébauche ses premiers croquis qui résonnent familièrement avec les danseuses et les nus féminins du maître. 

Suzanne Valendon, portrait de Maurice Utrillo   Portrait de Suzanne Valadon par Renoir
Conjointement, la sulfureuse Marie fait éclore de nombreuses passions, desquelles naîtra un fils, baptisé Utrillo en souvenir de l’un de ses amants. Né de père inconnu mais sous le joug d’une vocation qui ne pouvait être que tournée vers l’art, Maurice Utrillo sera lui aussi, presque fatalement, aspiré par la bohème. Dès ses jeunes années, il suit les traces de sa mère et se lance dans la peinture. Sa rencontre avec le jeune André Utter, alors élève aux beaux-arts, va bouleverser le parcours d’Utrillo tant sur le plan artistique que sur le plan affectif. Lorsqu’il découvre que son camarade entretient une liaison avec sa mère, il est anéanti. Cette aventure provoque un schisme fatal dans la personnalité d’Utrillo. Dévoré par ce qu’il juge être une trahison, et d’une certaine manière, en prise avec une jalousie qu’il ne s’avoue pas, Utrillo se livre aux excès alcooliques avec une dévotion diabolique, troquant ses plus belles toiles contre quelques lampées de whisky de la même manière qu’il aurait alloué son âme à l’ange déchu.

Suzanne Valendon, portrait de famille
De gauche à droite : André Utter, Suzanne Valadon, Maurice Utrillo et la mère de Suzanne Valadon

Valadon et Utrillo : deux artistes opposés et complémentaires

Alors que sa mère ne peint que sporadiquement, Utrilo connaît un grand succès avec sa « période blanche » et ses vues plongeantes des hauteurs de la butte Montmartre, embruinées comme si elles avaient trempées dans des vapeurs de lait. Aux déserts urbains de son fils, à ses ruelles vides, ses maisons cadenassées englouties dans une désolation absolue, Valadon oppose un monde bien vivant de personnages hauts en couleurs. Son œuvre trouve son apogée dans l’art du portrait. Peut-être parce qu’elle fut modèle avant d’être peintre, celle qui fut également Marie avant d’être Suzanne, fait preuve d’une dextérité par laquelle elle parvient à insuffler vie à ses personnages. Par la magie du jeu comparatiste de l’exposition, qui alterne les tableaux de la mère et du fils, les reflets flamboyants des chauds paysages cerclés de noir de Valadon, la plus « fauve » de l’école de Paris, illuminent la pâleur maladive des panoramas de givre d’Utrillo.

  

Suzanne Valendon, nus   Suzanne Valadon, femme à la contrebasse

Décadence d’Utrillo, épanouissement de Valadon

Echappé de l’asile de Villejuif où il était retenu depuis plusieurs années, de plus en plus engouffré dans l’alcoolisme, Utrillo ne parvient plus à composer. Comme si le succès des deux artistes ne pouvait coexister, c’est lorsque le triomphe d’Utrillo décline que celui de sa mère connaît une envolée fulgurante. La figure maternelle prend le relais, livrant une collection pléthorique de toiles vibrantes, animées du souffle que son fils a perdu.

Chez Suzanne Valadon et Maurice Utrillo, l’art est ce pont suspendu au-dessus des abysses de l’incommunicabilité, où transfusent les non-dits, sans doute le dernier lien capable d’annihiler les remparts entre deux êtres séparés par un trop plein d’amour et d’admiration mutuelle.

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Valadon Utrillo
Pinacothèque de Paris
28, Place de la Madeleine
75008 Paris
01 42 68 02 09
Ci-dessous, le trailer de l'exposition


Par Cécile - Voir les 0 commentaires
Tant d’écrits, tant d’écrivains ont traversé les siècles. Pourtant, combien de noms subsistent dans nos mémoires ? Chaque époque a engendré des artistes animés du même désir de réussite et de gloire posthume, cherchant à déjouer la fatalité du temps, rêvant comme Prométhée d’accéder au statut d’immortel. Dans la nébuleuse des talents, seules quelques escarbilles incandescentes irradièrent jusqu’à éblouir les foules.
Ce billet est un hommage aux autres. Ceux qui, restés dans l’ombre, menèrent les mêmes combats que leurs illustres congénères pour conquérir un soupçon de reconnaissance et vivre de leur passion. Qui sait si leurs œuvres, englouties dans les limbes de l’oubli, s’en trouveront exhumées.

Craig Scott, Eady Regeneration

Jules Claretie, la Lison avant Zola

Treize ans avant La Bête Humaine, l’écrivain Jules Claretie publie Le Train 17, poignant récit d’un cheminot en proie avec les dangers de son métier, ses ambitions, et l’échec de son mariage. A contre-courant de l’anathème des milieux littéraires, qui condamne l’éclosion des chemins de fer en tant qu’étendard d’une modernité inquiétante, Jules Claretie porte son choix sur l’épineux sujet de la vie ferroviaire. L’écrivain poussera sa quête naturaliste  jusqu’à suivre les « gueules noires » dans leur quotidien, pratique reprise par Zola des années plus tard pour documenter sa bête humaine. Le héros de Train 17 n’est d’ailleurs pas sans rappeler Jacques Lantier. Tout comme son jumeau de papier, Martial Hébert voue un amour inconsidéré à sa locomotive, « La ville de Calais ». Et ce sont deux étaux identiques qui se referment sur Martial et Jacques, lorsque la déception amoureuse et la trahison les entraînent chacun dans l’abîme. Trop de coïncidences, on le voit, jonchent les deux textes pour que Zola ait ignoré l’œuvre de son prédécesseur. Un peu injustement éclipsé par le succès phénoménal de La Bête Humaine, Claretie n’est que celui qui a frayé le chemin, a pris le risque de déplaire, et n’a pas pu convaincre – malheureusement – à temps.

Quand Hermann Hesse revisite Novalis

Novalis, philosophe allemand du XVIIIème siècle est surtout réputé pour son Encyclopédie et ses théories teintées d’empirisme. Il est pourtant l’auteur de poèmes en prose, Les disciples à Saïs, qui s’inscrivent dans les plus purs fleurons du romantisme, et sont aujourd’hui presque méconnus. Grand lecteur et admirateur de Novalis, Hermann Hesse reprendra le thème de ses poèmes, plus d’un siècle après leur parution, dans sa nouvelle « L’homme qui voulait changer le monde ».  Ce récit bref est l’histoire d’un individu qui s’exile pour tarir sa fièvre famélique du monde à travers une quête spirituelle. Après avoir quitté les siens, il découvrira que ce qu’il recherche est ce qu’il possède déjà. Dans Les disciples à Saïs, c’est à travers l’utopie de la déesse voilée, allégorie des mirages qui ne peuvent être atteints, qu’Hyacinthe se heurte au même constat.

Doit-on crier au plagiat, réfuter l’originalité d’une œuvre dès lors qu’on en découvre la généalogie ? L’exemple de ces écrivains démontre que l’ambition de l’écriture n’est pas de reproduire, mais de transcender, de dépasser l’original (supplanter une figure patriarcale ?). Plus radicalement, Julien Gracq s’oppose à l’idée même de création ex-nihilo dans son ouvrage critique En lisant, en écrivant : « On  écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit », affirme-t-il. Une façon de rappeler que l’éternel retour n’est pas qu’une question d’histoire.

Par Cécile - Voir les 1 commentaires

Après avoir été berger dans les montagnes catalanes, puis marchand de fruits et légumes en Savoie, c’est à l’âge de 63 ans qu’Anselme Boix-Vives débute sa carrière d’artiste. Réfutant l’apprentissage des techniques picturales, fuyant l’érudition de ses congénères, c’est seul, reclus dans son atelier, qu’Anselme fait ses armes. Pendant près de 10 ans, il se consacre exclusivement à la peinture, et réalise près de 2500 tableaux.

On pourrait dire que l’artiste pénètre dans le monde artistique comme un enfant, auquel il emprunte d’ailleurs ses instruments : du papier canson, sur lequel il dessine à la gouache ou aux pastels. Son œuvre est une explosion de couleurs, en témoignent ses fougères qui ressemblent à des feux d’artifice et ses figures ciselées d’or qui rappellent aussi bien les apparats baroques que les fresques de Klimt

Anselme Boix-Vives, Le Grand-Père   Anselme Boix-Vives, Femme pratique

A l’enfant, il emprunte aussi une vision candide du monde, bravant les carcans politiques de son inaltérable optimisme. Son projet, La paix dans le monde par le financement de la roue qui tourne, est aussi irréaliste qu’attendrissant : mettre fin aux conflits et aux apories du monde grâce à « des crédits mis à disposition à l’échelle planétaire ». Anselme n’hésite pas à s’improviser conférencier pour prêcher sa doxa, sous le regard parfois railleur d’un public incrédule.

Anselme Boix-Vives, Insectes

Volontiers qualifié de « naïf », c’est pourtant dans le courant artistique « brut » que Boix-Vives trouvera sa place. Etrange rapprochement lorsque l’on sait que l’art brut tire ses origines de la folie et qu’ Adolph Wölfli, son « illustre » représentant, est un criminel qui a composé ses tableaux dans le confinement d’un asile psychiatrique… Mais le rapprochement s’éclaire à travers la fascination médiumnique de l’artiste, qui se prétend atteint de visions mystiques, donnant vie à des images-pulsions immédiatement transposées sur la toile. Pour autant, folie ne signifie pas aveuglement : on peut garder à l’esprit cette conception médiévale où l’insensé est souvent détenteur de la vérité. Car ce que nous livre Boix-Vives c’est bien l’authenticité de son âme à l’état brut.

Si vous souhaitez en savoir plus sur cet artiste atypique, sa vie et sa vocation tardive, vous pouvez visionnez la vidéo d'une interview de l'émission Champs Libre.

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Anselme Boix-Vives
Jusqu'au 21 août 2009
Halle Saint Pierre
2, rue Ronsard - 75018 Paris
M° : Anvers, Abbesses
Tél. : 33 (0) 1 42 58 72 89


Par Cécile - Voir les 1 commentaires

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