Le goût du lecteur : voilà l'implacable verdict qui conditionne le succès d'un écrivain. Le
lecteur, loin d'être un simple "récepteur" se pose comme juge et critique du livre qu'il a entre les mains, tenant l'auteur à sa merci. Pire, il réinterprète l'œuvre en fonction de son vécu, de
son environnement culturel ou de ces lectures précédentes, déformant ainsi son sens premier, au mieux pour l'enrichir à la façon d'un Pierre Ménard, au pire pour l'en vider toute substance.
Dans ces conditions, on comprend que l'expérience de lecture puisse être source de frustrations pour les écrivains. Certains ne cachent pas leur animosité envers les lecteurs médiocres, incapables de comprendre leur production. Dans City of Glass, premier volet de sa trilogie new-yorkaise, Paul Auster imagine une confrontation entre Quinn - son pendant romanesque - et une de ses lectrices :
"Il se passa ensuite quelque chose d'étrange. Quinn déplaça son attention vers la jeune femme assise à sa droite [...]. Elle lisait pourtant un livre, une édition de poche à la couverture agressivement vulgaire, et Quinn se pencha imperceptiblement à droite pour en apercevoir le titre. Contre toute attente, c'était un livre qu'il avait écrit lui-même, Passe suicidaire, de William Wilson, le premier des romans avec Max Work. Quinn s'était souvent représenté cette situation : le plaisir soudain, inattendu, de tomber sur l'un de ses lecteurs. Il avait même imaginé la conversation qui s'ensuivrait : lui, délicieusement embarrassé pendant que l'étranger faisait l'éloge du livre, puis, avec beaucoup de résistance et de modestie, acceptant ("puisque vous y tenez") d'inscrire une dédicace sur la page de titre. Mais maintenant que la scène avait lieu, il se sentait très déçu, voire irrité. La jeune fille assise à côté de lui ne lui plaisait pas, et il était offensé de la voir parcourir avec désinvolture ces pages qui lui avaient demandé tant d'efforts. Il se retint pour ne pas lui arracher le livre des mains et s'enfuir dans la gare avec."
Reste aux écrivains la possibilité de façonner leur lecteur idéal, celui qui saura les interpréter au plus juste, comprendre
la portée de leurs mots, déceler son intuition entre les lignes. Ces bons lecteurs que Borges décrivait comme "des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs" ne sont
accessibles que par la fiction. Le lecteur idéal peut être Marcel, le bibliovore de la Recherche du Temps perdu ou le héros anonyme de Si par une nuit d'hiver un
voyageur... A moins qu'il n'envoie des lettres à John Barth pour lui dicter la trame de son récit.
Mais si les écrivains jouent à métamorphoser en personnage celui qui lit les lignes qu'ils ont tracées, ils n'en sont pas moins des images fallacieuses esquissées par l'esprit de leur lecteur. C'est sur ce mode idéalisé que le dialogue silencieux entre l'auteur et son public peut exister et mimer une rencontre unique, qui n'a lieu qu'à travers l'espace du livre.
Dernier week-end pour se rendre à l’exposition du centre Georges Pompidou consacrée à
Edvard Munch. "L’œil Moderne" : c’est avec ce titre accrocheur, mystérieux et anachronique, que les commissionnaires ont choisi de définir l’expressionniste norvégien.
par excellence. Elle lui accorde ce que l’autoportrait lui interdit. La peinture ne fait que reproduire le point de
vue de l’homme qui se regarde dans un miroir sous un angle identique ; celui qu’il connaît déjà de lui. Pour se photographier, Munch retourne contre lui l’objectif, geste très répandu de nos
jours. Cette technique permet à l’artiste de capter des traits inédits de son visage, de percer les facettes inexpliquées de son âme, comme si la somme des images fugaces capturées par
l’appareil lui donnaient accès à un tout : son individualité.
Si les figures d'artistes sont légion dans les textes littéraires, peu d'entre elles sont des portraits
flatteurs. Peintres maudits aux créations stériles ou leurrés par leur désir de perfection, idéalistes déchus, aveuglés par leur idolâtrie aux maîtres... Les faiseurs d'art sont rarement encensés
sous la plume des écrivains.
Comment expliquer ces représentations d’œuvres manquées, que l’on retrouve encore chez 

Derniers Commentaires