Philippe De Jonckheere fait désordre sur la toile

J’ai découvert l’œuvre de Philippe De Jonckheere par inadvertance, après une recherche infructueuse sur le web. Je me demande d’ailleurs s’il est possible de la découvrir autrement que par un hasard de circonstances.

Artiste au triple visage et aux mille talents, Philippe De Jonckheere est informaticien, photographe, écrivain… et peut-être aussi un peu magicien. Ses domaines de prédilection, apparemment divergents, l’artiste-alchimiste les rassemble en un même lieu et les entrelace savamment pour rendre compte de leurs connivences et de leur indéniable complémentarité.

Ce lieu est un site Internet surprenant qui rassemble, pêle-mêle, des manuscrits, un roman avorté, de la poésie, des photographies, des souvenirs hachurés, des gribouillis, des autoportraits, des photographies, des tableaux… Une ode au désordre qui oscille entre le cabinet de curiosité et la caverne d’Ali baba. Un voyage dans un dédale virtuel qui abolit la démarcation du temps et de l’espace, où nulle chronologie n’entérine le succédané des événements, où nulle structure logique n’articule la pensée de son géniteur. Et qui happe l’internaute dans la spirale de son vertige.

desordre

Dans son joyeux chaos, l’artiste exploite les interactions entre le langage et sa figuration picturale. Le texte explore ce que la photographie interdit : le mouvement, les mutations, les sensations. De son côté, l’image pallie les insuffisances des écrits, illustre leurs représentations abstraites pour les ancrer plus solidement dans le réel. Les noms de couleurs, par exemple, sont assortis d’un lien menant vers une fenêtre intégralement recouverte de la couleur décrite par le texte, comme pour fusionner parfaitement le mot et son référent.

Pour renforcer la lecture kaléidoscopique, De Jonckheere passe avec dextérité de l’autoréférence à la citation. Les hypertextes borgésiens se multiplient et entraînent le visiteur vers de nouveaux horizons. Ces tours de passe-passe rappellent que le web, la toile n’est en fait qu’un gigantesque enchevêtrement, qui rend possible tous les parcours. Alors pourquoi s’évertuer à agencer ce désordre assumé ?

Pourtant, parfois, le visiteur aimerait retrouver une photographie ou un texte qu’il a apprécié. Mais le site s’est déjà métamorphosé, son contenu s’est mélangé comme les pièces d’un puzzle. Qu’importe, sa frustration est bientôt balayée par l’attrait d’un contenu inédit et il s’engouffre plus profondément encore dans les abysses de l’arborescence. Quitte à retrouver, bien plus tard, dans la contingence du cheminement, le fameux sésame qu’il était venu trouver. Et l’avertissement de l’auteur s’éclaire :

« Site désordre, le site de Philippe de Jonckheere […] Vous n’y trouverez pas toujours ce que vous cherchez, en revanche vous trouverez parfois ce que vous ne cherchiez pas. »

Fait étrange : au lieu de rebuter, le désordre captive. En voguant à travers les méandres des pages, il devient difficile de quitter le site, que l’on voudrait explorer infiniment. Serait-ce que dans un monde influencé par « le nouvel ordre », le désordre s’avère une échappatoire vers la liberté, une alcôve où notre conscience s’affranchit des contraintes sociétales ?

> Se perdre dans le labyrinthe

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Rêver l’auteur

Les derniers jours de Stefan ZweigAlors que j’achève Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, je m’interroge sur la légitimité du livre que j’ai entre les mains. L’intention de Seksik ? Reconstituer l’état d’esprit fragmenté de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, avant qu’il ne mette fin à ses jours, accompagné dans son projet morbide par sa femme Lotte. L’action débute à Petrópolis, au Brésil, dernier lieu d’exil choisi par le couple, en fuite depuis la montée du nazisme en Europe. L’écrivain pense pouvoir échapper aux atrocités commises envers son peuple, tournant les pages de l’indicible et le dos aux siens, cherchant dans la nostalgie un refuge au présent. Mais l’oubli est une illusion. En dépit des kilomètres qui le séparent d’une guerre absurde et barbare, Zweig l’humaniste sera une énième victime de la guerre, dont l’atrocité le conduira au suicide, son ultime fuite.

L’œuvre de Seksik, classée dans le genre des biofictions, laisse peu de place à l’invention. Fidèle reconstruction des derniers moments de l’écrivain autrichien, son récit est fondé sur de nombreuses références biographiques et bibliographiques. Ce qui fait défaut à Seksik provient de la rigueur scientifique qu’il déploie pour recréer les derniers instants de vie de Stefan Zweig. Cette démarche de documentaliste, sans conférer au roman le vérisme à laquelle elle aspire, édulcolore l’intrigue jusqu’à l’affadissement. Seksik s’immisce dans les pensées de celui qu’il raconte, cherchant à incarner Zweig au lieu de l’interpréter. Désireux de l’approcher, il s’en éloigne davantage, n’offrant qu’un fac-similé encyclopédique, voilé par le discours d’un narrateur omniscient mais désengagé.

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Il aurait peut-être été préférable d’approcher l’écrivain par une fiction totalement assumée et non un récit vrai. Car paradoxalement, l’invention permet, sinon de dire la vérité, de dire le juste. En avouant derechef l’impossibilité d’une reconstitution auctoriale, puisque l’écrivain n’est plus là pour valider la conformité les dires de son biographe, la biofiction assume pleinement la part de fantasme projetée sur le réel.

Des auteurs comme Pierre Michon, Marcel Schwob et Antonio Tabucchi, ont habilement tourné en dérision le travail biographique. Dans Rêves de rêves, Tabucchi invente les rêves d’artistes qui suscitent son admiration. Ces parcours oniriques, très réussis, oscillent entre la référence historique et l’imaginaire. Tabucchi nous livre des portraits d’artistes transfigurés par le filtre de sa propre perception. Ce sont Debussy, Garcia Lorca, Caravage, Goya ou Ovide non pas tels qu’ils sont mais tels qu’il les admire. Quant à Marcel Schwob et Pierre Michon, ils explorèrent le genre de la fiction d’auteur avec davantage d’ironie puisque leurs micro-récits – à peine plus longs que des notices de dictionnaire – retracent le vécu de personnages historiques… inventés.

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Souvent inaccessibles de leur vivant, les artistes emportent dans leur tombe le secret de leurs œuvres, entretenant ainsi la fascination de leurs admirateurs. Les biographies, référentielles ou fictives, poursuivent le même objectif : expliciter la création par le créateur. En cherchant à percer à tout prix le mystère Zweig et les incertitudes qui planent autour de son décès, Seksik s’est sans doute éloigné de son but véritable : rêver l’auteur.

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Hoffmann, un imaginaire sans limites

Ce qui déroute et fascine à la fois dans les contes Hoffmanniens – si l’on peut les appeler contes – c’est la propension de leur auteur à outrepasser tout ce que l’imagination peut concevoir. Les écrivains qui parviennent à transbahuter leur lecteur dans des aventures irréelles abondent mais peu d’entre eux rivalisent avec la verve imaginative du romantique allemand. A elle seule, l’œuvre de E.T.A. Hoffmann suffit à définir le mot fiction. Quand Hoffmann invente, il ne sublime pas le réel ; il l’annihile complètement pour redéfinir les codes du fantastique et du merveilleux.

Karl Friedrich Schinkel, Porche en rochers

La plupart de ses récits sont bien connus du grand public, comme Casse-noisette, dont Tchaïkovsky tira son fameux opéra. Ses œuvres notoires ne sont pourtant pas les plus surprenantes. Au lecteur audacieux de subir l’enchantement soutenu de curiosités littéraires telles que Maître Puce, où des personnages résolument excentriques côtoient des êtres encore plus étranges :

«  Cette créature avait donc à peine un empan de long ; dans sa tête d’oiseau étaient nichés deux yeux ronds et brillants, et, hors de son bec de moineau, saillait quelque chose de long et d’effilé qui ressemblait à une mince rapière ; immédiatement au-dessus de ce bec, deux cornes pointaient sur le front. Le cou commençait juste au-dessous de la tête, tout comme chez les oiseaux, mais il allait en s’élargissant si bien qu’il se confondait insensiblement avec le corps dont les contours indéfinis rappelaient un peu ceux d’une noisette, et qui, tel celui de l’armadille, paraissait recouvert d’écailles brun foncé. Mais le plus curieux, le plus étrange, était peut-être la forme des bras et des jambes. Les premières avaient deux articulations et prenaient naissance dans les deux mandibules de cette créature, tout près du bec. Juste en dessous de ces bras, il y avait deux pattes très fines, puis, plus loin, deux autres, toutes munies d’une double articulation comme les bras. Mais c’était à l’activité de ces deux dernières pattes que la créature semblait s’en remettre entièrement, car, outre qu’elles étaient sensiblement plus longues et plus fortes que les autres, elles portaient de très belles bottes dorées, ornées d’éperons et de diamant. » (Maître Puce, Editions Phébus Libretto, p.78)

casse-noisettes

Comment reconnaître, derrière ce portrait monstrueux et comique, une puce grossie à taille d’homme et vêtue comme un élégant cavalier ? Maîtrehoffmann-autoportrait Puce est une histoire extravagante et décalée, mais elle est aussi dotée d’une incroyable force créative, que George Sand résuma avec justesse :

«  Maître Puce est une des plus bizarres créations d’Hoffmann… Telle est la puissance fascinatrice de son génie qu’on aime à voyager dans l’inconnu sur les ailes de sa fantaisie… »

Les élucubrations narratives d’Hoffmann sont bel et bien un manifeste de l’originalité. Le ridicule hyperbolique de certaines situations dénonce l’absurdité d’un intellectualisme forcené qui ne laisse plus place au rêve. Dans Le petit Zachée, l’écrivain s’attaqua d’ailleurs aux Lumières en élaborant une parodie corrosive des philosophes « éclairés ».

Le fantastique d’Hoffmann doit beaucoup à la structure en crescendo de ses contes et variations romanesques, heureux héritage de ses talents de compositeur. Quand le lecteur traverse l’un de ces épisodes oniriques dont le fabulateur a le secret, tandis qu’il croit avoir atteint les sommets de la créativité de l’auteur, il se retrouve confronté à une nouvelle étrangeté qui affadit la précédente.

« Il aurait encore beaucoup à te raconter sur les faits et gestes remarquables du sieur Cinabre, et il y aurait, ô lecteur, pris un vif plaisir tant le mouvement spontané qui l’a porté à écrire cette histoire était irrésistible et sincère. Cependant, en jetant rétrospectivement un coup d’œil sur les événements relatés dans les neufs précédents chapitres et en y trouvant déjà tant de choses bizarres et prodigieuses ou que la froide raison ne saurait admettre, il voit bien qu’il courrait grand risque, s’il en multipliait encore le nombre et abusait de ton indulgence, cher lecteur, de gâcher les bons rapports qu’il entretient avec toi ! » (Le petit Zachée, Editions Phébus Libretto, P.149)

Qui pourrait reprocher à l’auteur une telle fantaisie ? Car rien n’est plus agréable que de se laisser porter de découvertes en merveilles, pour qui apprécie un imaginaire  débordant.

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